Communication & langages

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Communication & langages (2009), 2009:77-90 NecPlus
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doi:10.4074/S0336150009001070

Research Article

Vaches et blés sur le papier Socialisations à l’écrit du monde agricole


Nathalie Joly

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Résumé

En agriculture comme ailleurs, l’activité des professionnels apparaît de plus en plus équipée par toute sorte d’instruments destinés à noter, à enregistrer ou à mesurer. Pour cerner les enjeux et la nature exacte des changements signalés par ce constat, l’article propose de s’intéresser aux pratiques ordinaires de l’écrit dans le métier d’agriculteur et de les resituer dans une perspective historique. En décrivant plus particulièrement une pratique extrêmement répandue dans le monde agricole, la tenue d’agendas qui recueillent une chronique quotidienne des occupations sur la ferme, il éclaire par ce biais la diversité des modelages dont les écrits du travail ont pu faire l’objet de la part des institutions d’enseignement et de vulgarisation tout au long des XIXe et XXe siècles et dont le sens général est celui d’une adaptation à un ordre économique et technique et d’une rationalisation des méthodes de gestion. Il met également en évidence les ressources cognitives associées à cette mise en mémoire du travail agricole, les réglages de l’activité qu’elle autorise, les formes de jugement et de réflexivité qu’elle soutient. C’est donc à une réflexion sur les modes d’appropriation des pratiques de l’écrit à laquelle l’auteur invite, nourrie d’exemples de détournements et de reformulations que les agriculteurs ont régulièrement opérés face aux cadrages normatifs qui leur étaient proposés. Une telle perspective s’avère particulièrement utile à la saisie des transformations en cours concernant les écrits du travail. Confrontés depuis quelques années à des exigences croissantes de traçabilité de leurs pratiques, les agriculteurs sont davantage sommés que par le passé de recourir à des canevas d’écriture standardisés. Se pose alors une série de questions sur les modalités de l’articulation entre des écrits confectionnés « pour soi » et des écrits destinés à « faire preuve » que l’auteur esquisse en conclusion, pour préciser des orientations de recherche à venir.

Abstract

Farming activities, like those of other professionals, appear to be increasingly mediated by all sorts of instrument to take notes, keep records, or measure. This analysis intends to circumscribe the importance and exact nature of these changes through the study of ordinary writing practices on the farm their historical perspective. Keeping diaries is an extremely widespread practice in farming circles. They are repositories of daily chronicles of work on the farm and shed light upon the various ways in which educational institutions and professional unions tried to shape work-related writing throughout the 19th and 20th centuries in broad economic and technical terms in order to rationalise management methods. This survey also highlights how storing a memory of farm work is building up cognitive resources and how it allows to better observe the “setting” of the activity and the forms of judgement and reflexivity that it supports. The article then proceeds to a discussion about the ways in which writing practices have been adopted and appropriated, including examples of how farmers regularly hijacked or reformulated the normative frameworks that were suggested to or imposed upon them. This approach contributes to a better understanding of the transformations that work-related writing is currently undergoing. Farmers have had to grapple for the past few years with a growing demand for traceability of their practices and they are increasingly summoned to use standardised writing formats. To conclude this paper, but also as a foretaste of her future research activity, the author raises questions on how writing “for oneself” and writing for “evidence” interact.

Resumen

En la agricultura como en otros campos, la actividad de los profesionales parece cada vez más dotada en toda suerte de instrumentos usados para calificar, registrar o medir. Para delimitar las implicaciones y la naturaleza exacta de los cambios que señala dicha constatación, el artículo propone abordar las prácticas escritas ordinarias en el oficio de agricultor resituándolas en una perspectiva histórica. Al describir de manera particular una práctica extremamente difundida en el mundo agrícola, el seguimiento de agendas que consignan una crónica cotidiana de las ocupaciones en la granja, se explica desde este punto de vista la diversidad de modelajes del que fueron objeto los escritos profesionales por parte de las instituciones educativas y de vulgarización a lo largo de los siglos XIX y XX, y cuya orientación general corresponde a una adaptación a un orden económico y técnico y a una racionalización de los métodos de gestión. El artículo subraya igualmente los recursos cognitivos asociados a esta puesta en memoria del trabajo agrícola, los ajustes de la actividad que autoriza, las formas de juicio y de reflexividad que fomenta. El autor invita a una reflexión sobre los modos de apropiación de las prácticas escritas, enriquecida con ejemplos de derivaciones y reformulaciones que los agricultores han operado con regularidad frente a los marcos normativos que les eran propuestos. Dicha perspectiva parece particularmente útil en la aprehensión de las transformaciones actuales que conciernen los escritos profesionales. Confrontados desde hace algunos años a exigencias crecientes de seguimiento de sus prácticas, los agricultores son más que nunca incitados a recurrir a esquemas estandardizados de escritura. Surgen entonces preguntas sobre las modalidades de articulación entre escritos confeccionados «para sí mismo» y escritos destinados a «dar pruebas» que el autor esboza en su conclusión precisando ciertas orientaciones para las investigaciones por venir.

Keywords:work-related writing; traceability in agriculture; cognitive resources; norms; appropriation

Nathalie Joly est maître de conférences dans une école d’ingénieurs agronomes (ENESAD) et membre d’un laboratoire INRA (LISTO) à Dijon. Elle étudie les pratiques de l’écrit dans l’exercice du métier d’agriculteur suivant une perspective socio-historique. S’intéressant aussi bien aux actes d’écriture qu’à leurs modelages institutionnels, elle identifie et interprète les formes d’appropriation des normes d’écriture à la fois comme un travail d’adaptation à un ordre économique et technique et comme un travail de production d’un « ordre du soi » qui sont simultanément à l’œuvre.


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