Communication & langages

Research Article

La caricature sans blasphème ? Sémantique et pragmatiques du Prophète en Une de Charlie Hebdo.

Philippe Gonzalez c1 and Laurence Kaufmann c2

Résumé

La Une de l’édition de Charlie Hebdo, parue une semaine après l’attentat qui a frappé sa rédaction en janvier 2015, pose une épineuse question : est-il possible de séparer la caricature du blasphème ? Complétant, sur les plans sémantique et sociologique, les analyses pragmatiques du blasphème proposées par Jeanne Favret-Saada, cet article aborde la tension entre le proche et le politique qui caractérise la caricature. La caricature peut en effet s’inscrire dans deux registres différents, celui, affectif, du proche et celui, critique, de la dégradation. Dans le cas de la figuration des personnages publics, la dégradation joue une fonction politique, liée à la critique du pouvoir. L’analyse de la conférence de presse durant laquelle Luz présente Mahomet en couverture est l’occasion de revenir sur cette tension entre critique et attachement, et permet d’aborder l’emprise problématique que peut exercer la dénonciation du « blasphème » sur la structuration pluraliste d’un espace public.

Abstract

The front page that Charlie Hebdo published a week after the attack that hit its editorial staff in January 2015 raises a thorny question: is it possible to separate caricature from blasphemy? This article draws upon Jeanne Favret-Saada’s pragmatic analyses of blasphemy and supplements them with semantic and sociological insights in order to address the tension between the familiar and the politics that characterizes caricature. The cartoon can indeed belong to two different registers, that of the personalized attachment and that of the detachment and degradation. In the case of public figures, degradation plays a political function, related to the critique of power. The analysis of the press conference in which Luz presents the front page with Muhammad is an opportunity to reflect on this tension between criticism and attachment, and to address the problematic influence that the denunciation of “blasphemy” can exert upon the pluralistic structure of the public sphere.

Keywords: blasphemy, Charlie Hebdo, public sphere, pragmatics, religion, actantial scheme, semantics, sociology of communication.

Resumen

La portada que Charlie Hebdo publicó una semana después del ataque que afectó a su personal editorial en enero 2015 plantea una cuestión espinosa: ¿es posible separar la caricatura de la blasfemia? Este artículo se basa en los análisis pragmáticos de la blasfemia llevados a cabo por Jeanne Favret-Saada, complementados a nivel semántico y sociológico para abordar la tensión entre lo familiar y lo político que caracteriza a la caricatura. La caricatura de hecho puede pertenecer a dos registros diferentes, uno, emocional, familiar, y el otro crítico, relativo a la degradación. En el caso de las figuras públicas, la degradación desempeña una función política relacionada con la crítica del poder. El análisis de la conferencia de prensa en la que Luz presenta la primera página con Mahoma es una oportunidad para reflexionar sobre esta tensión entre la crítica y el apego, y para hacer frente a la influencia problemática que la denuncia de “blasfemia” puede ejercer sobre la estructuración de una esfera pública plural.

Key Words:

  • blasphème;
  • Charlie Hebdo;
  • espace public;
  • pragmatique;
  • religion;
  • schème actanciel;
  • sémantique;
  • sociologie de la communication

Key Words:

  • blasphemy;
  • Charlie Hebdo;
  • public sphere;
  • pragmatics;
  • religion;
  • actantial scheme;
  • semantics;
  • sociology of communication.

Key Words:

  • blasfemia;
  • Charlie Hebdo;
  • espacio público;
  • pragmática;
  • religión;
  • esquema actancial;
  • semántica;
  • sociología de la comunicación

Philippe Gonzalez est maître d’enseignement et de recherche en Sociologie à l’université de Lausanne, membre associé du Centre d’étude des mouvements sociaux (EHESS). Son travail porte sur le statut des religions dans l’espace public, à l’articulation avec des enjeux politiques. En 2014, il a publié Que ton règne vienne : des évangéliques tentés par le pouvoir absolu (Genève, Labor et Fides). Il a notamment dirigé (avec C. Monnot) Le religieux entre science et cité (Genève, Labor et Fides, 2012) et (avec J. Stavo-Debauge et R. Frega) Quel âge post-séculier ? Religions, démocraties, sciences (Paris, Éditions de l’EHESS, 2015).

Laurence Kaufmann est professeure de Sociologie de la communication et de la culture à l’université de Lausanne et chercheuse associée à l’institut Marcel Mauss de l’EHESS. Elle recourt aussi bien à la sociologie qu’à l’histoire, la philosophie, la linguistique et la psychologie pour éclairer sous de nouvelles facettes les objets traditionnels de la sociologie, que ce soit la performativité des discours, l’autorité de la première personne, la constitution des collectifs, les normes morales ou le rôle des émotions. Auteur de nombreux articles en français et anglais, elle a entre autres dirigé (avec D. Trom) Qu’est-ce qu’un collectif ? Du commun au politique (Paris, Éditions de l’EHESS, 2010).

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