Communication & langages

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Communication & langages (2012), 2012:139-142 (2012), 2012:139-142 NecPlus
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doi:10.4074/S0336150012013117

Book Review

Deprouw Stéphanie, Halévy Olivier, Véne Magali, Le Bars FabienneGeoffroy tory, imprimeur de fran¢ois 1er, graphiste avant la lettre, 2011, Éditions RMN-Grand Paris, 158 p.

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Virginie Vignon

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Réalisé à l’occasion de l’exposition éponyme organisée au musée national de la Renaissance (Écouen), ce catalogue est la première monographie consacrée à Geoffroy Tory (vers 1480-1533) depuis 1865. Les auteurs opèrent un bilan historiographique de la bibliographie en vue de saisir la singularité du personnage dans ses différentes activités. La comparaison des éditions successives publiées par Tory ainsi que la présentation de ses principales sources d’inspiration révèlent un corpus iconographique conséquent. L’étude comparative permet notamment d’éclairer le rôle de Tory dans le processus de fabrication du livre, en France à la Renaissance. Alors qu’il est connu en tant qu’auteur et traducteur, puis libraire et imprimeur, il « n’a vraisemblablement jamais été peintre, graveur ou relieur » (p. 13). L’approche diachronique souligne les deux carrières de Tory et permet d’en apprécier la cohérence : régent auprès de plusieurs instances universitaires parisiennes de 1507 à 1513, il publie des ouvrages en latin à destination de l’enseignement et est amené à côtoyer les imprimeurs et libraires situés à proximité dans le Quartier latin. C’est ainsi qu’il aurait exercé les fonctions de prote auprès d’Estienne 1er (p. 24). En 1523, il s’établit comme « marchand libraire » rue Saint-Jacques et débute une nouvelle carrière (p. 32). Entre-temps, s’écoule une période de dix ans pendant laquelle il voyage dans les régions italiennes sous domination française et se rend à Rome et à Bologne (p. 24). Que ressort-il de ce parcours qui expliquerait sa consécration comme premier imprimeur du roi en 1531 ?

À travers la publication d’une vingtaine d’ouvrages (p. 14), Tory manifeste un intérêt très marqué pour la matérialité du livre, dont il cherche à améliorer la clarté, la lisibilité. Ses propositions concernent pour l’essentiel deux catégories éditoriales : le livre d’heures et le traité. Le premier répond à une spécificité du marché parisien du début du XVsiècle, tandis que le second s’inscrit dans une ouverture nouvelle de l’édition en France à une littérature profane composée de grammaires, de manuels d’art poétique ou oratoire, d’éditions annotées des écrits de l’Antiquité (p. 13). Ainsi, Tory entreprend, d’une part, la réforme d’un genre dont le canon est institué depuis le Moyen-Âge, et se lance, d’autre part, dans l’expérimentation visuelle de ce qui constituera l’édition humaniste.

Dès la première édition en son nom d’un Livre d’Heures à l’usage de Rome, imprimé par Simon de Colines (1525), Tory substitue à l’usage de la typographie bâtarde accompagnée de scènes gothiques l’emploi de caractères romains associés à des gravures au trait d’inspiration vénitienne, dites « à l’Antique ». Fondée sur l’abondance des blancs, sur les possibilités offertes par le placement en double-page des illustrations, cette recherche de cohérence visuelle manifeste l’influence des formes italiennes du livre – notamment la production d’Alde Manuce – avec lesquelles Tory a pu être en contact lors de son séjour sur place. Le programme iconographique fixé par Tory des gravures exécutées par Etienne Colaud vise à produire un effet marquant à la lecture (fig. 21). C’est ainsi que les Heures de 1525 vont devenir un référent visuel pour l’impression postérieure des manuels de dévotion en France (p. 41 et 46), alors même que, dès 1527, Tory fait stylistiquement évoluer son dispositif (fusion des modèles vénitien et septentrional) de façon à l’adapter aux exigences de la clientèle parisienne (p. 57).

Parallèlement, de 1524 à 1526, Tory travaille à l’élaboration d’un traité de typographie, dont le cadre éditorial aboutit à une véritable anthologie des règles du tracé de la lettre romaine. Réparti en trois livres, Champ Fleury, avec un titre choisi en 1529 en référence au paradis terrestre, est écrit en français (inédit dans la production de Tory et assez rare à l’époque). S’exprimant à la première personne, Tory est le maître d’œuvre d’une entreprise d’institutionnalisation de la langue française qui passe par sa grammatisation (p. 70). Il y expose son intention de normer la pratique orale de cette langue en la rapportant au modèle linguistique latin en matière de prononciation. Ainsi, la forme des 23 lettres attiques présentées est proportionnée à leur prononciation : Tory considère que pour que la grammaire s’entende, il faut qu’elle se voie. Le plan suivi pour la présentation de chaque lettre est identique et se fonde sur un double dispositif : canaliser la parole par le recours à la géométrie (p. 72) et favoriser la mémorisation du tracé de la lettre par une surcharge sémiotique (recours à des moyens mnémotechniques renforcés par des injonctions morales, p. 77). L’analogie par l’image rend sensible la vision conceptuelle de la lettre que le lecteur fait « cognoistre à l’œil » (p. 71). Comme Léonard de Vinci ou Vitruve, si Tory rapproche la lettre du corps humain fixant la matrice typographique comme corps, les procédés d’enrichissement qui accompagnent son tracé (allégories, hiéroglyphes, analogies physiognomoniques) en aucun cas ne se substituent à elle. La dimension idéogrammatique des images convoquées est utilisée pour représenter la lettre et fonder ce que Tory appelle « l’écriture par l’image » (p. 85). La représentation en perspective de ses lettres comme l’organisation générale de la mise en page sont envisagées en termes architecturaux (Tory a publié en 1512 la première édition française du De re aedificatoria d’Alberti). Sa démarche repose sur la construction d’un espace homogène, quasi symétrique sur deux pages, au service de la lisibilité de la plus petite unité du mot, « la lettre » (p. 98). Considérant les lettres comme des « outils aux usages infinis » (p. 93), Tory interroge en permanence les potentialités expressives de l’image typographique. Il prévoit même la possibilité d’étendre ses modèles de lettres à d’autres supports : monuments, imprimés, « livres escripts a la main », bijoux, tapisseries, vitraux, peintures, « et autres chouses que bel et bon semblera » (p. 98). Par cette initiative, Tory réoriente son projet éditorial de départ vers une entreprise de légitimation de la langue à grande échelle fondée sur les processus de circulation qu’elle engendre. Fixer l’oralité du français dans la lettre revient à l’instituer, à inscrire une respiration en elle.

En pleine crise du langage, entre un latin inadapté et un français encore dialectal, l’ambition de Tory fait écho à la politique culturelle menée par la monarchie pour l’unification de la langue (p. 109). Les privilèges qu’il obtient du roi pour protéger dix-neuf de ses publications rendent compte autant de la réciprocité des intérêts entre l’exercice du pouvoir et la conscience d’auteur de Tory que de la dimension médiatique et instituante de l’écriture, quelle qu’en soit le support.

VIRGINIE VIGNON