Revue d’études comparatives Est-Ouest

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Revue d’études comparatives Est-Ouest (2008), 39:245-248 NecPlus
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doi:10.4074/S033805990800212X

Book Review

Elisabeth Gessat-Anstett, Une Atlantide russe. Anthropologie de la mémoire en Russie post-soviétique, Paris, La Découverte, 2007, 298 p.

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Françoise Mayera1

a1 Maître de conférences, Université de Montpellier III
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À la fin des années 1930, dans le cadre des grands travaux staliniens, la construction du barrage de Rybinsk, sur la Volga, entraîna l’inondation de près de 4 500 km2 de terres. La ville de Mologa disparut, ainsi que 700 villages. Des milliers de familles furent déplacées après le déboisement forcené de leur territoire d’origine, la destruction de leurs lieux de vie (démontage de leurs isbas ou dynamitage des édifices en pierre). Réinstallées aux marges de l’espace englouti, elles en ont entretenu le souvenir en des lieux où leur destin a croisé celui de milliers d’anonymes dépendant du Volgolag (l’ensemble des camps de la Volga) ou celui de populations venues d’ailleurs, au gré des brassages démographiques soviétiques. Elisabeth Gessat-Anstett est allée à la rencontre d’une partie de ces déplacés, réunis en association des anciens de Mologa et de ses environs. Dans cette communauté liée par le souvenir de l’inondation, elle a décelé une histoire particulière et exemplaire qui permettait d’interroger de façon originale la construction de la mémoire collective en Russie. Sa recherche s’appuie sur un long travail d’enquête dans la région de Jaroslavl, entre 1994 et 2002. Elle en expose ici les résultats.

Une première partie de l’ouvrage est consacrée à ce que l’auteur appelle

« les acteurs du souvenir » : ceux qui se souviennent (les vivants) et ceux dont on se souvient (les morts). Elle permet d’identifier les personnages qui « fabriquent » la mémoire, les sociétés qu’ils dessinent et, finalement, la place qu’ils occupent dans l’élaboration d’un savoir sur leur société d’origine. Des témoignages biographiques, recueillis auprès d’hommes et de femmes dans l’intimité de leur espace domestique, fournissent le matériau principal de cette première analyse. Sans surprise, les souvenirs varient en fonction des générations. Il y a ceux qui ont connu l’inondation alors qu’ils étaient enfants et puis ceux qui se sont approprié plus récemment l’histoire de Mologa, au travers d’un travail historique et/ou généalogique. Par ailleurs, les souvenirs des hommes se distinguent de ceux des femmes, plus prolixes, moins « archétypaux », plus riches en détails de toute sorte sur la vie quotidienne ou sur l’évolution des rapports homme-femme. Parce que, en Russie, elles vivent nettement plus longtemps que les hommes, elles sont aussi les ultimes vecteurs d’une transmission culturelle qui renvoie à des époques parfois très anciennes, position qui les poussent plus spontanément à « philosopher » sur la vie et le destin. Les hommes, quant à eux, s’en tiennent plus volontiers « aux faits » ; leurs témoignages, à la manière des chroniques locales, épousent les formes de la literatura fakta, si prisée dans la culture russe. Cependant, dans un cas comme dans l’autre, les discours se réfèrent à un monde micro-régional ; coupés d’un contexte géographique ou historique plus large, ils passent généralement sous silence des pans entiers de l’expérience locale sous le communisme, celle du Goulag notamment. Elisabeth Gessat-Anstett souligne la dimension « aproblématique » du passé ainsi restitué, assimilant cette mémoire à un espace dépolitisé d’expression des souvenirs personnels dans lequel le territoire constitue le lien essentiel. Elle ne s’arrête pas à ce qui est livré dans le cadre des entretiens mais relève, avec une grande sensibilité, les « silences » que les paroles instituent. Elle invoque d’autres voix qui, dans des registres différents, bousculent les convenances et rappellent une autre réalité : le cruel arbitraire de l’inondation ou l’amer quotidien des camps. Contrepoints d’une mémoire nostalgique plus tournée vers une idyllique et mythique Mologa antérieure à l’inondation, ces témoignages, glanés parfois inopinément au cours de l’enquête, permettent de mesurer la profondeur du secret collectif construit dans les récits plus lisses et consensuels des « anciens de Mologa ». En mettant ce secret largement partagé au cœur de son questionnement, elle démontre très finement en quoi il semble tout aussi essentiel dans la construction identitaire du groupe que les figures ancestrales mobilisées dans la mémoire affichée. On comprend mieux alors comment les individus composent avec le passé (le leur et celui des aïeux choisis comme autant de repères identitaires), insistant sur la lignée plutôt que sur l’Histoire.

À côté des repères chronologiques, les repères géographiques jouent un rôle tout aussi important dans l’élaboration de l’imaginaire. La seconde partie de l’ouvrage explore la dimension territoriale du lien au passé que l’auteur estime à juste titre trop souvent sacrifiée dans les analyses sur la mémoire collective, y compris celles qui se réclament des approches pionnières de M. Halbwachs, pourtant fécond à cet égard1. Cette étape de l’enquête nous permet de suivre le subtil jeu d’échelle à l’œuvre dans les représentations entre le global et le local, le local et l’intime. Deux types de lieux à partir desquels s’organise la mémoire sont ici examinés. L’espace de la rodina, terme qui renvoie en russe à la famille et la patrie, et celui, plus intime, de dom, la maison, le foyer. Les gens de Mologa situent « leur patrie d’origine » (rodina) dans cette Atlantide, territoire englouti, qu’il est toutefois encore possible de parcourir dans ses parties ensablées. La carte qu’ils en font suit le cours des fleuves, plus « monde » que « paysage » nous explique l’auteur, dans la mesure où cet espace est surtout évoqué au travers des pratiques et des usages quotidiens qui le liait inextricablement à ses habitants. Le pereselenie (le déplacement) fit voler en éclat la réalité du rôle protecteur de la « maison », le rôle nourricier du « territoire natal », créant des identités « allochtones » de déplacés. Pourtant, cette terre est restée au-delà de sa disparition la matrice mémorielle des anciens de Mologa. En étudiant ces modes d’identification territoriale, l’auteur nous montre comment on parvient à mettre à l’écart les repères historiques. La doxa mémorielle qui s’est développée depuis l’engloutissement de 1941 a recouvert de légendes le souvenir de Mologa, désormais ville martyre sacrifiée sur l’autel de l’industrialisation et singulièrement étrangère aux conflits qu’elle a pu abriter dans les années 1930, au moment où se décidaient la construction du barrage et les modalités particulièrement douloureuses des démolitions et des déplacements. Ainsi magnifié, le souvenir de la ville de Mologa continue à faire sens pour ceux qui l’ont habitée. Ce n’est donc pas Rybinsk – ville bien réelle mais étonnamment absente de leurs récits et d’où les témoins s’expriment – qui fournit le repère géographique à partir duquel se développe la mémoire des anciens de Mologa. Rybinsk constitue, selon l’auteur, une sorte de « non-lieu ». Les pierres érigées ici ou là en pamjatniki (monuments) n’alimentent pas non plus une réappropriation identitaire du territoire qui passe davantage par une représentation rêvée et symboliquement réinvestie de l’espace englouti. C’est bien ici une géographie imaginaire qui nourrit la mémoire.

L’étude des pratiques commémoratives, qu’elles concernent des groupes ou bien des individus dans l’intimité de leur espace privé, constitue le troisième volet de cette enquête. Là aussi, et plus encore que dans les chapitres précédents, l’analyse ne se limite pas à ce qui est dit ou fait mais traque irrésistiblement la dialectique de la mémoire et de l’oubli. Loin d’un inventaire des rites, le véritable enjeu vise une anthropologie du secret moins soucieuse d’en révéler « les contenus que de dévoiler [ses] modalités d’existence et les fonctions symboliques et sociales qui [lui] sont assignées ». Ainsi que nous le rappelle l’auteur, étudier la mémoire suppose une analyse symbolique du discours, des modes d’agencer et d’articuler les représentations, de les énoncer et de les transmettre, moyennant quoi elle débouche sur une mise au jour des relations d’ordre et de pouvoir dans une société donnée. C’est dans cette perspective que sont décrits les modes de sociabilité au sein de l’association, les stratégies muséales ou bien encore les « pèlerinages » sur les traces de la ville disparue. Il en ressort une peinture très contrastée des pratiques mémorielles qui ménage une attention féconde à l’oubli ou au « caché » et éclaire les liens ténus qu’ils entretiennent avec ce que le discours mémoriel projette du passé. L’observation des modes de transmission patrimoniale ou de circulation (dans le temps et l’espace) d’autres supports matériels de mémoire et, surtout, celle des politiques de conservation des archives viennent compléter ce tableau en éclairant de façon nuancée les usages et les fonctions sociales du secret dans la société russe.

En interrogeant des individus porteurs de la mémoire de la ville engloutie, Elisabeth Gessat-Anstett a voulu éclairer les manières de faire, de construire et de perpétuer les souvenirs. Son observation patiente de pratiques mémorielles complexes lui a permis de percer la façon dont un traumatisme particulier peut prendre place dans une mémoire plus large de l’époque soviétique, faite d’ombres et de lumières. Elle nous aide ainsi à mieux distinguer les parts respectives de la mémoire nationale et locale, celles des silences convenus sur l’expérience soviétique et des mises en récit plus ou moins consensuelles et épiques d’un passé régional marqué par la disparition programmée de tout un territoire. Si bien des auteurs se sont déjà attaqués à la question de la mémoire collective en Russie, peu l’ont aussi étroitement liée à celle du territoire et ce n’est pas le moindre mérite de ce livre passionnant. Enfin, à travers cette subtile étude de la mémoire, c’est l’ordinaire russe, affranchi des présupposés induits par un usage non critique des qualificatifs « russe », « soviétique » et « post-soviétique » que l’auteur est parvenu à éclairer.


Notes

1. Signalons ici les travaux d’Agnieszka Niewiedzial qui font exception. Voir « La Pologne post-communiste face à l’héritage de Potsdam : acteurs, enjeux et cadres d’une recomposition mémorielles », Revue d’études comparatives Est-Ouest, n° 3, 2006, pp. 13–42 ou bien « Parcours légitimes et illégitimes au cœur de la mémoire du repeuplement des régions anciennement allemandes de la Pologne », in M.-C. Maurel et F. Mayer, dir., L’Europe et ses représentations, L’Harmattan, Paris, pp. 84–101.