Communication & langages

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Communication & langages (2009), 2009:3-12 NecPlus
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doi:10.4074/S033615000900101X

Editorial

Communication & langages Nouvelle étape d’une aventure scientifique, éditoriale, politique


Yves Jeanneret, Jean-Louis Soubret and Emmanuël Souchier

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Yves Jeanneret est professeur en sciences de l’information et de la communication à l’Université d’Avignon, membre du laboratoire Culture et communication. Ses recherches portent sur la circulation sociale des objets culturels (la trivialité), les transformations des médias et de l’écriture et l’épistémologie de la communication. Il est co-Rédacteur en chef de la revue Communications & langages.

Jean-Louis Soubret a fondé les Editions NecPlus, qui publient notamment Communication & langages, en 2008. Titulaire d’un Mastère de l’ESCP-Asfored, il travaille dans l’édition depuis 1996. Ses responsabilités l’ont amené à s’intéresser à l’édition électronique dès 1999 et il se consacre à la publication de revues depuis 2001.

Emmanuël Souchier est professeur, délégué à la recherche au Celsa et directeur du GRIPIC (EA 1498). Ses recherches portent sur l’histoire, les pratiques et les techniques d’écriture et d’édition (relations texte-image, médias informatisés…), sur les théories de l’énonciation éditoriale et de la communication infra-ordinaire, sur la littérature (Queneau, Oulipo…) et les relations qu’elle entretient avec la communication. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, éditeur des Œuvres de Raymond Queneau pour la « Bibliothèque de la Pléiade » (Gallimard), il est co-Rédacteur en chef de la revue Communications & langages.


Une histoire ancienne

Née il y a plus de quarante ans, à la fin des années soixante1, la revue Communication & langages connaît aujourd’hui une nouvelle étape de son aventure scientifique, éditoriale et politique.

Aventure scientifique tout d’abord. Depuis sa création, la revue s’est définie comme un creuset où s’affirment et s’élaborent des savoirs originaux. Depuis quelques années, sans cesser d’être une revue de réflexion, Communication & langages est devenue une revue de recherche, avec les exigences que comporte cette identité. Elle offre un espace où peut se déployer pleinement la question posée par les rapports qu’entretiennent la communication – considérée comme une activité anthropologique fondamentale – et les langages, ces ressources signifiantes à partir desquelles s’élabore la communication. Au fil du temps, ce questionnement a noué des relations de plus en plus intenses avec la communauté de recherche des Sciences de l’information et de la communication. Elle en est ainsi devenue l’un des outils de référence reconnu par ses membres.

Aventure éditoriale, ensuite. De l’équipe fondatrice de Retz – autour de François Richaudeau –, jusqu’au comité de rédaction actuel, en passant par le groupe chaleureux animé par Jacques Mousseau chez Armand Colin autour de l’active collaboration de Gérard Blanchard, Communication & langages a gardé ce souci constant du lecteur et du geste de « donner à lire », cette attention permanente à la qualité des textes publiés et à la valeur investigatrice de l’écriture. L’effort de la revue a été continu pour accompagner les auteurs, notamment ceux qui débutent dans l’écriture de recherche. Nous ne cachons pas notre prédilection pour ce type d’écrit qui, comme l’écrivait Foucault dans L’Archéologie du savoir à propos de son propre texte, « tâtonne vers ses limites, se cogne sur ce qu’il ne veut pas dire, creuse des fossés pour définir son propre chemin »2.

Aventure politique enfin. Car pour notre revue, et pour le collectif qui l’anime, une « publication » n’est pas seulement un répertoire de « productions » cumulables et labellisables. C’est, dans la tradition de Kant, d’Habermas ou de Chartier3, une façon de faire vivre le principe de publicité. Autrement dit, un geste politique qui consiste à rendre publiques les productions écrites d’une communauté scientifique. Geste fatalement politique, car les sciences humaines sont un mode particulier de connaissance qui permet d’éclairer la façon dont les hommes prennent leur destin en main. Les sciences la communication permettant quant à elles de ne pas céder à l’hallucination de la prétendue « société de l’information »4, attendu qu’elles offrent précisément les moyens de regarder, de penser et de discuter les ressources matérielles et symboliques de l’échange.

Un contexte complexe

Les chercheurs et les éditeurs de revues scientifiques ont tous eu à affronter la période complexe et déstabilisante que nous traversons depuis quelques années. Au sein des maisons d’éditions, on retiendra avant tout la prise de pouvoir des acteurs d’un management plus soucieux de calculs de rentabilité que de détermination culturelle – phénomène analysé de longue date par l’un de nos compagnons de route, Philippe Schuwer5. Le principe selon lequel éditer une revue intellectuelle ou scientifique était un risque et même souvent une perte financière compensée par un principe d’identité et de noblesse a peu à peu été remis en cause. Chaque titre s’est vu confronté à sa propre rentabilité, imposant aux acteurs une réflexion de fond sur ce que pouvait être l’économie de l’édition scientifique. La revue n’était plus considérée comme un laboratoire d’idées ou un vivier d’auteurs pour l’éditeur, mais devait faire des bénéfices indépendamment des ouvrages ou collections qu’elle avait pris l’habitude d’irriguer. La feuille Excel imposait un équilibre financier sur chacune de ses lignes au détriment d’une politique éditoriale d’ensemble6.

D’autre part, la montée de l’idéologie de « l’accessibilité », étayée par la performance des médias de réseau et l’idée d’une essence « immatérielle » de la connaissance, n’a pas été sans conséquences sur l’économie générale des savoirs. Les dispositifs techniques et de gestion ont imposé le transfert insensible, mais réel, de tâches jusque-là sous-estimées et de coûts invisibles liés au travail médiatique et éditorial de la production documentaire. Transfert qui s’est opéré vers les organismes d’enseignement supérieur et de recherche. Or nous savons – et c’est là justement l’un des « objets » d’analyse de notre discipline – que ce travail ne peut pas être gratuit et qu’il ne consiste pas seulement en une logistique des contenus. En outre, à la prise en charge du travail d’élaboration, d’édition et de gestion des documents qui s’est faite au sein des missions déjà très lourdes des organismes de recherche, s’est ajoutée la nécessité de s’approprier, individuellement et collectivement, une « compétence numérique »7 qui devenait indispensable. Le déplacement des acteurs et des tâches dans la chaîne de production des savoirs s’est donc accompagné d’une mutation des compétences requises pour l’élaboration, la production, la diffusion de ces savoirs.

Parallèlement, l’engouement des technostructures de la recherche pour une approche formaliste et quantitativiste de la production intellectuelle – approche liée à l’influence croissante sur le plan international des méthodes inspirées par la science de l’information américaine – a profondément transformé l’approche du document, de son statut, de sa fonction et de sa perception. Et cela s’est fait aux dépens des sciences de l’écrit et du document que nous défendons ici. Ce mouvement formaliste et quantitativiste a notamment imposé un classement des revues et un traitement statistique de tous les actes d’écriture, de lecture et de citation.

Lors d’un séminaire récent sur « L’édition scientifique à la croisée des chemins »8, les participants ont constaté qu’ils étaient toujours insensiblement tirés, comme malgré eux, de la teneur documentaire, textuelle et épistémologique des œuvres singulières, vers les dispositifs de réécriture, de cartographie, de mise en visibilité et de mise en « accessibilité » de ces mêmes œuvres. La « valeur » du geste singulier de connaissance et de responsabilité de ces textes finissant ainsi par devenir presque fantomatique. Si bien qu’on pouvait finir par se demander si la formule de Kant était encore d’actualité : « le livre est […] un pur et simple discours de l’éditeur au public, que celui-ci n’a pas le droit de reprendre publiquement (prestatio operae) sans avoir le pouvoir de l’auteur »9.

Il y va donc d’une inversion de « valeurs » dans l’échelle hiérarchique des rapports de pouvoirs d’ordinaire établis entre les différentes composantes de l’énonciation éditoriale au cours de l’activité d’écriture. Comme si l’écrire était absorbé par son propre faire, comme si le principe de publicité, le faire exister de l’écrire, devaient désormais « dévorer la signification des textes » ; inquiétant mouvement inverse à celui que Merleau-Ponty décrivait à propos de l’activité de lecture au cours de laquelle « la signification dévore les signes » de l’écriture10. Comme si nous assistions à une inversionhiérarchique dans laquelle, pour reprendre les termes de Hjelmslev, le « plan du contenu » se mettait au service du « plan de l’expression ».

Nous ne pouvons pas non plus faire abstraction de la mise en place des contraintes socio-discursives entraînées par les effets de l’idéologie de l’évaluation portée par la technostructure et qui se traduit par des politiques d’évaluation inaptes et ineptes de la recherche, des unités de recherche, des revues, comme des chercheurs eux-mêmes. Contraintes socio-discursives qui ont fatalement des répercussions dans la pratique quotidienne des revues scientifiques. Il nous faudra y revenir prochainement de façon plus précise, mais nous pouvons déjà évoquer un certain nombre d’effets produits dans la configuration de nos pratiques éditoriales et de rédaction.

Certaines procédures mises en place depuis plusieurs années à Communication & langages, comme la lecture critique des textes par des lecteurs extérieurs au comité de rédaction, ont ainsi été légitimées. D’autres, auxquelles nous n’avons jamais cru, comme l’anonymation des textes, sont quasiment devenues « incontournables ». D’autres encore, qui sont essentielles pour nous, comme l’accompagnement et le travail avec les auteurs, pourraient devenir « illégitimes » au nom d’une conception purement formelle de l’équité de traitement. En effet, pour ceux qui considèrent la revue comme un simple lieu de labellisation d’articles, aider un auteur, c’est introduire un biais dans une évaluation. Mais c’est précisément faire là abstraction de toute la part politique et scientifique du geste éditorial qui consiste à publier une revue en sciences humaines et sociales.

Telle qu’en elle-même…

Pour évoquer la nouvelle formule de Communication & langages, rappelons tout d’abord quelques lignes de force qui marquent la continuité de notre entreprise. Nous considérons qu’une revue relève d’un geste éditorial continu, porté par un collectif. À cet égard, nous sommes engagés par l’énonciation éditoriale qui consiste à composer un numéro. C’est-à-dire à identifier des questions importantes que nous estimons être porteuses pour la communauté scientifique et au-delà pour la société. C’est un questionnement intellectuel bien sûr, mais également politique : le discours de recherche est un moyen spécifique d’exercer une fonction politique, non par le soutien militant à une opinion, mais par un effort permanent qui consiste à « dénaturaliser » et rendre visibles les enjeux noués dans toute situation de communication. Une posture qui s’inscrit dans la droite ligne de Barthes qui définissait précisément la sémiologie comme critique de l’idéologie. C’est notamment par ce travail de dénaturalisation que les sciences de l’information et de la communication peuvent apporter un concours au projet plus général de ce que Jean-Michel Berthelot appelait les « sciences anthroposociales ».

D’autre part, si nous nous inscrivons dans la perspective heuristique qui a été celle des fondateurs de Communication & langages, c’est de façon sensiblement différente. Après avoir été l’organe promotionnel d’un éditeur et d’un courant intellectuel, la revue est en effet devenue un lieu d’édition de textes de recherche. Ces textes sont conduits selon une perspective qui consiste à interroger les ressorts de la communication à partir d’une sémiotique que l’on qualifierait aujourd’hui d’« ouverte » en ce qu’elle est fondée sur l’épaisseur historique et matérielle des constructions documentaires et médiatiques11. Ces textes sont également caractérisés par le fait d’être ancrés sur une problématique, une conceptualisation et une étude empirique explicites. Une telle perspective permet de définir l’identité de Communication & langages dans la longue durée.

Si la revue a été menée à redéfinir son identité éditoriale en plusieurs phases distinctes au cours de sa vie – dans les termes actuels, on parlerait de « promesse » médiatique et lectoriale –, l’enjeu intellectuel qu’elle porte nous semble toujours d’actualité.

Dans leur développement historique, les sciences de l’information-communication ont entretenu une proximité variable avec les réflexions sur l’« écrit et le document », qui se déployaient dans les pages de notre revue en même temps qu’elles occupaient les premiers congrès de la Société des sciences de l’information et de la communication (SFSIC)12. Certains de ses courants en restent très proches, soit qu’ils soulignent l’importance confirmée des pratiques écrites proprement dites, soit qu’ils portent vers d’autres dispositifs et d’autres langages la même exigence d’analyse. D’autres courants des sciences de la communication sont bien éloignés de ce type de questionnement, parce que pour eux l’importance des réseaux d’acteurs, des performances techniques, des déterminations économiques est assez forte pour rendre négligeable les questions symboliques.

Nous n’avons pas prétention à couvrir tout le champ des sciences de l’information et de la communication, à représenter tous les courants de la discipline. En revanche, nous souhaitons contribuer, avec d’autres, à la nécessaire diversité des revues et des collections de livres, qui seule, permettra une structuration féconde des recherches en information-communication. La formule de Saussure, étudier « la vie des signes dans la vie sociale », nous convient assez bien. À condition qu’on donne un sens fort à cette formule et qu’on remarque bien, en dépit d’un contresens répandu, qu’elle définit la sémiologie comme tout autre chose qu’une linguistique des signes non langagiers. Pour Saussure, en effet, la linguistique n’étudie pas la vie de la langue dans la vie sociale, mais seulement son système. Et les sciences de la communication – ou si l’on veut la sémiologie, entendu dans le sens large du fameux Cours de linguistique générale –, les sciences de la communication, donc, n’étudient pas le système des signes non langagiers, mais bien la vie de ces signes en société.

… elle change !

Les lecteurs assidus de Communication & langages auront remarqué les principales évolutions que la revue a connues de ces dernières années. Sous la direction de Jacques Mousseau, on a vu arriver ce qu’on peut appeler des « mini-dossiers », qui se sont peu à peu étoffés pour devenir de véritables dossiers constitués autour d’une problématique. Une formule que le nouveau comité de rédaction a conservée. Plutôt que de consacrer un numéro entier à une seule thématique, il s’agit d’interroger, à partir de quelques recherches croisées, toutes précises, un bouquet de questions, suffisamment controversé mais aussi assez concentré pour être une « machine heuristique ». Ces dossiers, élaborés en comité de rédaction relèvent d’un geste éditorial collectif. Leur publication est toujours décidée à partir d’une problématique portée par un coordonnateur, plutôt que sur une collection a priori d’auteurs. Ces dossiers ne sont pas ouverts à un appel à communication public. L’expérience montre en effet, que si l’appel à communication a ses avantages incontestables, il a également très souvent pour effet de défaire l’énergie interrogatrice de la question initiale. Sur ce point comme sur d’autres, nous sommes attachés à une certaine sémiodiversité. Nous poursuivrons donc la publication de ces dossiers thématiques d’adresse lisible et explicite.

Ce parti pris trouve sa compensation dans la place dominante donnée dans notre revue aux varia, c’est-à-dire aux articles qui ne répondent pas nécessairement à la thématique d’un dossier ou à une commande précise. Un choix que la publication d’un numéro entièrement constitué de varia affirme aujourd’hui très clairement. Nous observons en effet que les chercheurs qui n’appartiennent pas à des réseaux constitués ou qui ne traitent pas les questions proposées dans les numéros thématiques des revues ont très peu de chance de pouvoir publier leurs articles. La formule des varia offre donc une véritable alternative à des textes qui n’entrent pas nécessairement dans les attentes éditoriales du moment, mais qui proposent néanmoins des approches communicationnelles fort convaincantes ou permettent l’émergence de thématiques ou d’approches ignorées, sous-estimées, voire inconnues.

Nous avons en outre choisi d’espacer la publication des dossiers, en réservant périodiquement des numéros entiers aux varia, ce qui a aussi pour avantage de permettre une périodicité régulière, tout en autorisant une mise au point attentive des dossiers. En effet, un autre de nos partis pris est d’assurer une périodicité trimestrielle à notre revue, or le nombre d’articles de qualité est élevé dans la discipline et les occasions de publier en varia sont beaucoup trop réduites. Si Communication & langages est un lieu de formulation de travaux, c’est aussi un média qui entretient une relation très forte avec la communauté de ses lecteurs.

Au fil des dernières années, trois préoccupations ont principalement animé le collectif éditorial. Nous recourons tout d’abord systématiquement aux lecteurs extérieurs pour expertiser les articles. Notre second souci a été d’élargir graduellement le spectre des auteurs et des laboratoires qui contribuent à la revue, tout en maintenant clair et lisible le cap d’un axe de recherche. Enfin, nous avons essayé de professionnaliser le travail de la revue, ce qui a été possible grâce l’engagement actif d’un nombre croissant de chercheurs et au développement de responsabilités multiples au sein du comité de rédaction, aujourd’hui éclairé par un comité scientifique international. Nous avons par ailleurs confié la section « comptes rendus critiques » à deux jeunes chercheuses, Aude Seurrat et Hécate Vergopoulos. Ce qui nous permet aujourd’hui d’offrir aux lecteurs une rubrique stimulante, faisant place aux travaux de diverses disciplines qui procèdent d’une réelle analyse des pratiques de communication aussi bien qu’aux recherches menées en SIC dans des secteurs proches de ceux de la revue.

Responsabilités actuelles

Nous en venons finalement aux évolutions institutionnelles, techniques et économiques de la revue. Notre ancien éditeur, Armand Colin, ayant décidé de cesser la publication de plusieurs de ses revues scientifiques, Communication & langages a connu une période d’incertitude, pendant laquelle les lecteurs et les auteurs ont continué à lui faire confiance (70 articles scientifiques sont actuellement en cours d’expertise dans la revue). Il fallait donc trouver un modèle économique et fonctionnel qui assure la pérennité de la revue tout en s’adaptant à la nouvelle donne qui vient d’être rapidement décrite.

C’est que nous avons fait en partenariat avec un nouvel éditeur, NecPlus, qui s’est notamment donné pour objectif « de publier et de diffuser des publications scientifiques d’excellence en sciences humaines et sociales françaises ». Le nouveau dispositif éditorial de Communication & langages associe édition papier, publication électronique, informations et services en réseau : une formule éditoriale que NecPlus développe grâce à son hébergement par Cambridge Journals Online, plateforme technologique de Cambridge University Press qui nous offrira en outre une ouverture internationale que nous n’avions pas auparavant.

Nous sommes attentifs depuis longtemps aux évolutions techniques et économiques de l’édition scientifique, mais nous les abordons avec les outils intellectuels qui sont ceux de la recherche que mènent les auteurs de la revue. Les transformations médiatiques sont pour nous des éléments cruciaux, car les supports et les circuits de la pensée ne peuvent être considérés comme des outils neutres13. Mais seule la perspective historique de longue durée permet de comprendre ce qui se passe aujourd’hui, car elle éclaire notamment le jeu entre substrat technique, formes rhétoriques et communautés de pensée. L’idée de « document numérique » est intéressante, à condition de ne pas réduire au code ce qui relève d’une construction complexe entre un dispositif médiatique et une relation d’usage14. Il existe bien une fonction éditoriale sur internet15, mais elle ne peut se penser que dans la continuité relative avec les catégories de mémoire qui rendent pensables les idées d’auteur, de texte et d’édition16 et dans le cadre d’une réflexion plus générale sur la notion d’indépendance en édition17. Et s’agissant de l’injonction qui est faite aux chercheurs et aux laboratoires de « publier », comme on dit (publish or perish), il est important de comprendre comment les nouvelles emprises techniques sur le texte redistribuent sans les confondre des catégories comme la rédaction, l’édition, la diffusion ou la publication18. Ceci, même si le discours dominant tend à confondre derrière l’idée de « publication », entendue dans un sens très flou, toutes ces opérations.

La formule aujourd’hui proposée vise à concilier quelques-unes des exigences qui ont été précédemment énoncées, tout en mettant à profit la pluralité des figures du texte, de la lecture et de la réécriture qui sont rendues possibles par les métamorphoses médiatiques contemporaines. Elle vise à permettre un modèle économique viable, qui ne renvoie pas tous les coûts de production des documents à des organismes dont les finalités sont autres, comme les équipes universitaires, tout en proposant des modalités d’abonnement institutionnel et individuel accessibles. Elle conjugue le financement réel d’une activité créative, qui demande des ressources, avec une rapide mise à disposition des textes pour une communauté élargie, sans contribution économique. Elle traite les textes sous leurs divers modes d’existence, en tant qu’objets globaux dans chaque livraison de revue, en tant que ressource consultable dans la mise en série des dépôts de travaux, en tant que texte travaillé par la citation et la référence, avec le double souci de donner accès à des travaux analogues et de rendre visibles aussi largement que possible les idées des auteurs.

Un enjeu humain

Nous souhaitons finir sur le fait que toute cette entreprise n’a été possible et n’est possible que par un collectif humain, mû par des valeurs, prêt à donner du temps à une entreprise faisant pour lui sens, prêt à affronter ensemble les difficultés du temps et à en exciter les promesses. Auteurs qui font confiance à la revue, membres du comité de rédaction et aussi collègues engagés dans le travail éditorial.

C’est en particulier l’identification des responsabilités respectives des comités éditorial et scientifique et surtout la confiance qui s’est développée au fil des années, qui rend possible un nouveau développement, aujourd’hui porté par une entreprise autonome, qui acte le respect mutuel des parties et l’importance du rôle de chacun.

Nous ne pouvons cacher notre crainte de voir le monde de l’édition et de la publication scientifiques tourner dans un avenir proche à une forme d’automatisme fou, régi par un principe de média aveugle, pour parodier Habermas : un monde où des chercheurs obsédés par leur réussite ou simplement angoissés par leur avenir publieraient dans un nombre considérable de revues classées « A » un même texte, que plus personne ne lirait, tandis que d’autres écriraient des textes passionnants.

Si comme à sa naissance, Communication & langages permet aux chercheurs – jeunes ou expérimentés – qui sont intéressés par la vie des signes dans la vie sociale, de porter des questions pertinentes, originales et dérangeantes, avec les exigences qui sont désormais celles de la recherche en sciences de l’information et de la communication, alors cette revue a encore belles années en perspective.


Notes

1. Jeanneret, Yves et Souchier, Emmanuël, « Donner à lire… », Communication & langages, n° 127, 2001, p. 4-5 [OpenURL Query Data]  [Google Scholar].

2. Foucault, Michel, L’Archéologie du savoir, Paris, Gallimard,1969, p. 27 [Google Scholar].

3. Roger Chartier lui-même présent dans ce numéro ; cf. infra « La mort du livre ? ».

4. Labelle, Sarah, « “La société de l’information”, à décrypter », Communication & langages, n° 128, 2001, p. 65-79 [OpenURL Query Data]  [Google Scholar] ; Proulx, Serge, « Interroger la métaphore d’une société de l’information : horizon et limites d’une utopie », Communication & langages, n° 152, 2007, p. 107-124 [OpenURL Query Data]  [Google Scholar].

5. Schuwer, Philippe, Éditeurs d’aujourd’hui, Paris, Retz,1987 [Google Scholar].

6. Propos qui entrent dans le cadre de l’analyse des pouvoirs instituants de l’écrit dans les organisations.

7. Doueihi, Milad, La grande conversion numérique, Paris, Seuil, 2008. [Google Scholar]

8. « L’édition scientifique à la croisée des chemins », séminaire organisé par Yves Chevalier et Philippe Blanchet, Université de Rennes, septembre 2008.

9. Kant, Emmanuel, Qu’est-ce qu’un livre ? (recueil de textes édités par Dominique Lecourt), Paris, PUF, 1995 [1785-1796], p. 135 [Google Scholar].

10. Merleau-Ponty, Maurice, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, « Tel » n° 4, [1945] 1978, p. 213 [Google Scholar].

11. Boutaud, Jean-jacques et Veron, Eliseo, Sémiotique ouverte : itinéraires sémiotiques en communication, Paris, Hermès, 2007 [Google Scholar].

12. Voir sur ce point Jean-François Tétu, « Sur les origines littéraires des sciences de l’information et de la communication », dans Robert Boure, dir. Les origines des sciences de l’information et de la communication : regards croisés, Villeneuve d’Ascq, Presses du Septentrion, 2002, p. 71-93.

13. Juanals, Brigitte, dir. « L’empreinte de la technique dans le livre », Communication & langages, n° 145, 2005 [OpenURL Query Data]  [Google Scholar].

14. Souchier, Emmanuël, dir. « Du document numérique au textiel », Communication & langages, n° 140, 2004 [OpenURL Query Data]  [Google Scholar].

15. Jeanneret, Yves et Souchier, Yves, dir. « Fonction éditoriale et internet », Communication & langages, n° 130, 2001 [OpenURL Query Data]  [Google Scholar].

16. Souchier, Emmanuël, dir. « L’énonciation éditoriale en question », Communication & langages, n° 154, 2007 [OpenURL Query Data]  [Google Scholar].

17. Robin, Christian, dir. « L’indépendance éditoriale », Communication & langages, n° 156, 2008 [OpenURL Query Data]  [Google Scholar].

18. Jeanne-Perrier, Valérie, « L’écrit sous contrainte : les systèmes de management de contenu (CMS) », Communication & langages, n° 146, 2005, p. 71-82 [OpenURL Query Data]  [Google Scholar].