Communication & langages

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Communication & langages (2009), 2009:117-135 NecPlus
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doi:10.4074/S033615000900310X

Research Article

Analyse de la réception des messages médiatiques Récits rétrospectifs et verbalisations concomitantes


Marie-Pierre Fourquet-Courbet and Didier Courbet

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Résumé

On connaît mal les processus cognitifs et affectifs mis en œuvre par les sujets sociaux lors du contact avec les dispositifs médiatiques, notamment parce que les méthodes destinées à étudier la dynamique des processus de réception individuelle sont insuffisamment développées. L’article propose de combler cette carence méthodologique en présentant deux méthodes qui permettent d’étudier et «pister» les processus : la méthode des Récits de Réception Rétrospectifs (RRR) et la méthode d’Etude des Cognitions verbalisées concomitantes En Réception (ECER). En nous appuyant sur deux études de cas (la réception des images des attentats de New York du 11 septembre 2001 et la réception d’un discours de communication politique), nous expliquons leurs fondements théoriques et épistémologiques ainsi que les modalités pratiques de recueil et d’analyse des informations. Par une analyse comparative, nous précisons ensuite les conditions qui garantissent la validité scientifique et la bonne application des deux méthodes pour étudier la réception de la communication médiatique.

Abstract

Researchers know little about cognitive and emotional processes experienced by social individuals during exposure to the media. Since this lack is partly due to the insufficient development of methods to study the dynamics of individual reception, the aim of this paper is to contribute to fill this methodological gap. Two tracking methods of the processes are presented –retrospective account of reception and study of concurrent verbalized cognitions during reception– and each is illustrated by a case study (reception of the images of the September 11, 2001, New York terrorist attack; reception of a discourse in a context of political communication). Their theoretical and epistemological bases, the data collection procedures and the data analysis methods are disclosed and discussed. A comparative analysis helps to specify what conditions warrant the scientific validity and the good use of the two methods in order to study media communication reception.

Resumen

La falta de conocimiento sobre los procesos cognitivos y afectivos llevados a cabo por los sujetos sociales en contacto con dispositivos mediáticos puede explicarse por el desarrollo insuficiente de métodos para estudiar la dinámica de los procesos de recepción individual. El presente artículo propone responder a esta carencia metodológica presentando dos métodos que permiten estudiar y “rastrear” dichos procesos: el método de los Relatos Retrospectivos de Recepción (RRR) y el método de Estudio de las Cogniciones verbalizadas concomitantes En Recepción (ECER). Con base en el estudio de dos casos (la recepción de imágenes de los atentados de Nueva York del 11 de septiembre de 2001 y la recepción de un discurso de comunicación política), los autores explican sus fundamentos teóricos y epistemológicos así como sus modalidades prácticas de colecta y análisis de información. A través de un análisis comparativo, son entonces precisadas las condiciones que garantizan la validez científica y la aplicación correcta de los dos métodos en el estudio de la recepción de la comunicación mediática.

Mots-clés:réception; cognition; cognition sociale; influence; attitude; mémoire épisodique; persuasion; médias; communication politique; attentats de New York du 11 septembre 2001

Keywords :Reception; Cognition; Social cognition; Influence; Attitude; Episodic memory; Persuasion; Media; Political communication; September 11, 2001, New York terrorist attacks

Palabras clave:Recepción; cognición; cognición social; influencia; actitud; memoria episódica; persuasión; medios; comunicación política; atentados de Nueva York del 11 de septiembre de 2001

Marie-Pierre Fourquet-Courbet est Maître de conférences en Sciences de la Communication à l’Université d’Avignon (IUT). Membre du Laboratoire Culture et Communication, ses recherches portent sur l’influence et la réception des médias (télévision, Internet) et la communication externe des organisations (publicité, communication politique, d’intérêt général). Co-Auteur de La télévision et ses influences, (De Boeck, 2003), elle a publié de nombreux articles dans des revues scientifiques françaises et internationales et contribué à plusieurs ouvrages collectifs (Presses Universitaires de Grenoble, Presses Universitaires de Rennes…).

Didier Courbet est Professeur en Sciences de la Communication à l’Université d’Aix-Marseille (IUT d’Aix-en-Provence). Il mène des recherches sur la réception et l’influence des médias et de la publicité à l’IRSIC-Medi@sic où il dirige également des thèses de doctorat sur ces thèmes. Docteur en Sciences de la Communication et psychologue, il est l’auteur de livres (Puissance de la Télévision, 1999, éditions L’Harmattan ; La télévision et ses Influences, De Boeck, 2003) et d’une cinquantaine de chapitres de livres et articles de recherche dans des revues scientifiques nationales et internationales.


List of Figures and Tables

Tableau 1 :

Tableau 1 : Extrait des résultats de l’analyse de contenu

Phase 1 :

Phase 1 : Seconde tentative d’interprétation individuelle

Phase 2 :

Phase 2 : Recherche d’interactions sociales et d’échanges socioémotionnels

Phase 3 :

Phase 3 : Recherche d’une co-construction des représentations cognitives par interactions sociales

Tableau 2 :

Tableau 2 : Principaux effets de l’implication sur les traitements du dispositif médiatique


Les chercheurs en sciences de communication s’accordent sur le fait qu’une étude communicationnelle portant sur la globalité d’un phénomène médiatique s’intéresse à trois pôles, la production, le contenu médiatique lui-même et sa réception. Force est de constater que la réception demeure le pôle le moins investi des trois par la recherche française. La réception est cependant fondamentale. Les théories de la communication médiatique expliquent que la signification sociale d’un « message » médiatique naît de l’interaction entre un texte, plus généralement un dispositif médiatique, et des sujets sociaux ou des publics « récepteurs », socialement contextualisés. Ces publics sont considérés comme coproducteurs de la signification1. De plus, il ne fait plus de doute aujourd’hui qu’un grand nombre de contenus médiatiques (images violentes, publicité, actualités, idéologies sous-jacentes aux émissions…) forment, renforcent ou modifient les représentations, les idéologies et les actions sociales2.

Dans les recherches sur la réception en sciences de la communication, différentes ressources théoriques sont utilisées pour étudier de manière complémentaire les phénomènes de réception médiatique. Pour étudier les « effets macroscopiques » à moyen et long termes des médias sur la société, les ressources théoriques sont plutôt sociologiques. Par exemple, les recherches s’insérant dans le contexte théorique de la spirale du silence3 montrent que les médias de masse agissent sur l’espace public en le vidant de certaines opinions, en modifiant lentement les représentations et l’idéologie sociales. Dans une perspective différente, l’ethnographie de la réception4 montre que les contenus médiatiques sont interprétés différemment selon les groupes ou les diasporas qui co-construisent de la signification sociale après les phases de contact individuel avec le média. Les approches sociologiques et ethnographiques ne théorisent qu’une partie du processus de réception, à partir du moment où les sujets sociaux s’éloignent du média, forment des discours ou engagent des conversations à propos de ce qu’ils ont vu5. Dans ces deux approches, les processus qui opèrent en amont, au moment où les sujets sociaux sont en contact avec le média sont considérés comme « des boîtes noires ».

Pour supprimer ce point aveugle, les sciences de la communication s’appuient sur la psychologie sociale et de la psychologie pour théoriser les processus intra- et inter-individuels et les processus sociocognitifs et socioaffectifs, mis en œuvre par les sujets sociaux au moment même ou immédiatement après le contact avec les médias6. Comment les sujets sociaux reçoivent-ils les messages médiatiques ? Par quels mécanismes construisent-ils du sens lors du contact avec les médias ? Ces questions sont d’autant plus importantes que la réception des sujets sociaux précède et détermine en partie le processus de co-construction sociale de la signification et les effets à moyen et long terme au sein des micro- et macro-groupes sociaux. Avant toute circulation, interprétations, effets sociaux et culturels, les messages et les textes médiatiques sont reçus par des individus sociaux, parmi lesquels des leaders d’opinion, qui peuvent ensuite faire entrer et relayer l’information de provenance médiatique dans les réseaux et les groupes.

Cependant, les théories de la réception des sujets sociaux restent insuffisamment développées. Une des causes est une carence méthodologique : les chercheurs ne disposent pas de méthode pertinente, suffisamment fondée épistémologiquement et théoriquement pour étudier les processus cognitifs et affectifs intra- et inter-individuels se déroulant lors du contact avec les médias. L’objectif de l’article est de contribuer à combler cette lacune en présentant deux méthodes d’études de la réception permettant de pister les processus de réception individuelle lors du contact avec les messages : la méthode des Récits de Réception Rétrospectifs (RRR) et la méthode d’Étude des Cognitions verbalisées concomitantes En Réception (ECER).

Nous présentons chaque méthode afin que le lecteur puisse l’utiliser de manière réfléchie et réflexive. Nous explicitons leurs fondements, leurs apports potentiels mais également leurs limites pour étudier la réception de la communication médiatique. On ne peut évaluer la qualité d’une méthode qu’au regard des objectifs théoriques du chercheur. Chaque méthode est illustrée par une recherche empirique concernant un cas de réception médiatique. Dans la première partie, nous présentons la méthode des RRR puis, dans la deuxième partie, la méthode ECER. Nous expliquons systématiquement, pour les deux méthodes, leurs principes, leurs fondements et présupposés épistémologiques et théoriques, les procédures de passation, de recueil et d’analyse des informations. Dans la troisième partie, nous comparons les deux méthodes quant à leur intérêt épistémologique et théorique, d’une part et, d’autre part quant aux conditions nécessaires pour garantir leur validité et leur bonne application dans le cadre des études de la réception de la communication médiatique.

La méthode des récits de réception rétrospectifs (RRR)

La méthode d’étude des récits de réception rétrospectifs (RRR) est une méthode de recueil et d’analyse de récits de personnes rapportant rétrospectivement leur vécu expérientiel, leurs réactions, leurs représentations et leurs comportements individuels et sociaux lors de la réception d’un événement médiatique unique et important (e.g. les attentats de New York en 2001, la mort de la princesse Diana, l’élection d’un Président de la République). À partir d’un échantillon diversifié de sujets sociaux contextualisés, elle permet la compréhension des phénomènes psychologiques et sociaux déclenchés ou en lien avec des événements médiatiques majeurs.

Principes et fondements

Doublement inspirée par la méthode anthropologique des récits de vie7 et par la méthode des protocoles verbaux rétrospectifs utilisés en ergonomie cognitive8, nous avons ajouté à la méthode des RRR des éléments théoriques issus des psychologies cognitive, sociale et des émotions. Les événements sociomédiatiques majeurs, s’ils sont surprenants, importants et fortement émotionnants sont inscrits dans la mémoire autobiographique des individus sous forme de souvenir flash (flashbubl memory). Ce type de souvenirs est très détaillé, imagé et conserve les informations contextuelles sur l’événement « presque comme la réalité elle-même »9. Les recherches montrant la bonne fiabilité de la mémoire flash permettent d’accorder une validité théorique solide aux RRR. Les discours auto-reportés que les sujets donnent à partir de leur souvenir flash sont fidèles à la manière dont l’événement s’est effectivement déroulé dans le passé, y compris après un laps de temps élevé10. Dans une logique proche de celle de la cognition située11 et selon une perspective d’épistémologie herméneutique, le chercheur essaye, par un principe d’empathie, de comprendre la complexité du phénomène de réception via les RRR. Comment et par quels processus sociocognitifs et socioémotionnels individuels et sociaux, les sujets récepteurs ont-ils construit la signification de l’événement médiatique ? Comment ont-ils réagi et comment ont-ils vécu la réception en direct, au sein de leur contexte de vie particulier, en fonction de leur personnalité, de leur histoire personnelle, des interactions sociales qu’ils ont eues avec leur entourage ?

La réception des attentats de New York en 2001

Nous illustrons la méthode des RRR par une enquête exploratoire que nous avons menée sur la réception télévisuelle des attentats de New York en 200112. L’objectif de cette recherche empirique est d’expliquer les réactions de téléspectateurs français face aux images montrant en direct les attentats de New York. Il s’agit d’étudier leurs réceptions par des personnes qui ont appris l’événement par la télévision, en regardant les images de l’avion percutant une des tours en direct, puis au cours des 10 minutes qui ont suivi. Les RRR sont recueillis deux mois après l’événement, en novembre 2001. Ce délai incompressible pour la préparation de l’enquête est convenable au regard de la bonne stabilité des souvenirs flash.

Procédure pratique de passation et matériel.

Afin de favoriser le rappel des souvenirs13, l’enquête a lieu dans le même contexte sociophysique que la réception initiale, au domicile des sujets. L’intervieweur apporte un enregistrement des images de l’événement qui seront passées sur la même télévision que celle ayant été utilisée lors de la réception initiale. On procède à un enregistrement sonore de l’entretien dont la durée varie, selon les personnes, de 30 minutes à 3 heures.

Procédure de recueil des informations et rôle de l’enquêteur

Après avoir mis la personne en confiance, l’intervieweur lui demande de parler librement, sans se censurer, en essayant de se rappeler le plus fidèlement possible ses souvenirs. Afin de faciliter la récupération en mémoire autobiographique14, on demande d’abord à la personne de parler de ce qu’elle faisait avant de voir les images pour la première fois. Ensuite, on la ré-expose au contenu médiatique. À l’aide d’une procédure très peu dirigée, l’intervieweur demande à la personne de narrer ses réactions et comportements. L’intervieweur aide la personne à expliciter au mieux ses réactions en utilisant différents types de techniques verbales, para-verbales et non-verbales destinées à faciliter la production du récit : pratique de l’écoute active, reformulations, relances…

Échantillonnage : taille et mode de sélection

Après un tirage au sort dans l’annuaire téléphonique puis un premier filtrage téléphonique permettant d’éliminer les personnes n’ayant pas appris l’événement en voyant les images en direct à la télévision, 56 sujets ont été interrogés. L’échantillon est diversifié quant aux variables sexe, âge, PCS et type d’habitat.

Une méthode d’analyse du discours spécifique

Après retranscription, le chercheur étudie d’abord chaque discours dans sa singularité. Il effectue ensuite des analyses transversales, pour rechercher une macrostructure invariante sous-jacente à l’ensemble des données linguistiques recueillies. Dans l’étude de la macrostructure, il s’agit de repérer les différents processus de réception. Un processus est constitué de différentes phases qui se suivent chronologiquement et qui ont une continuité logique et homogène. Il s’agit, avant tout, de procéder à une analyse inter-processuelle portant sur l’articulation des processus entre eux et sur la logique qui sous-tend l’articulation. L’analyse s’effectue sans délinéarisation, en maintenant la chronologie des événements psychologiques et psychosociaux. On procède ensuite à une analyse intra-processuelle où on repère les noyaux de réactions (NR). Le NR est un ensemble de réactions psychologiques d’un individu pris dans un phénomène de réception télévisuelle. Le NR est souvent relié à un prédicat (e.g. un attribut) ou parfois à une proposition qui le caractérise. Le NR est constitué, d’une part, de traitements d’informations effectués en mémoire de travail et, d’autre part, des représentations qui résultent de ces traitements. Un NR individuel est soit cognitif (référent, informations associées aux représentations), soit affectif ou émotionnel, soit comportemental, constitué de conduites objectivables. Le NR « social » est lié à une communication avec l’entourage social.

On analyse enfin les phases, constituées de plusieurs NR qui, soit se suivent chronologiquement, soit ont une homogénéité théorique entre eux. Dans ce dernier cas, au sein d’une même phase, on casse la linéarité et la suite chronologique du discours pour construire des NR. L’enchaînement discursif est donc souvent déstructuré.

Trois processus constants

Les résultats montrent que les personnes interrogées ont vécu, avec une chronologie identique, les mêmes trois grands processus (voir tableau 1). Afin de réduire la trop grande subjectivité dans les analyses de contenu, deux codeurs ont analysé les discours. Le coefficient de fidélité intercodeurs (calculé selon la formule : nombre d’accords sur les classifications entre les deux codeurs/nombre total de classifications dans l’analyse) est de 0,91. Comme le seuil d’acceptabilité est à 0,8015, on a une bonne homogénéité des analyses effectuées par les deux codeurs.

Tableau 1 :

Premier processus mis en place pendant la première minute : primat des émotions négatives (deux phases)

Phase 1.

Réactions individuelles et préoccupations autocentrées

Phase 1.

Phase 2 :

Prise en compte de l’environnement social

Phase 2 :

Phase 1 :

Seconde tentative d’interprétation individuelle

Phase 1 :

Phase 2 :

Recherche d’interactions sociales et d’échanges socioémotionnels

Phase 2 :

Phase 3 :

Recherche d’une co-construction des représentations cognitives par interactions sociales

Phase 3 :

Troisième processus mis en place après sept-huit minutes : Réévaluation de la dangerosité à moyen terme et première peur (noyaux de réactions affectives et cognitives)

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* Notes : NR signifie noyau de réactions ; F : Fréquence d’occurrence du NR par rapport aux NR totaux du processus (en pourcentage).


Émotion et partage

Dans le premier processus, lors de la première minute, l’individu est soudainement dans un état de fort éveil, de profonde stupéfaction, dont la valence affective est fortement négative, mais pas dans un état de peur. Les personnes trouvent l’événement complètement irréel : beaucoup utilisent la métaphore du cinéma pour exprimer cette irréalité. Les téléspectateurs tentent ensuite de donner une première interprétation de l’événement avec des questions peu élaborées : combien de morts ? Est-ce un attentat ? Un phénomène d’empathie vis-à-vis des personnes prisonnières des tours débute à ce moment. Des sensations plutôt douloureuses naissent de sentiments d’impuissance et de résignation face à l’événement.

Lors du deuxième processus, deux ou trois minutes après le choc, les téléspectateurs commencent à développer les premières véritables réflexions cognitives élaborées mais leur construction individuelle de signification est insatisfaisante : la plupart des personnes interrogées ressentent alors un vif besoin soit de parler avec les personnes présentes, soit de téléphoner. Certains mentionnent le plaisir qu’ils ont eu à apprendre l’événement aux autres. Dans ce cas, c’est le fait de voir les vives réactions émotionnelles qu’ils génèrent qui les intéresse particulièrement : la personne qu’ils préviennent citera leur nom lorsque, plus tard, elle expliquera la manière dont elle a appris l’événement. Ainsi la communication interpersonnelle a-t-elle deux effets immédiats : a) un effet de référence à soi où l’individu dans un élan autocentré, voire narcissique, tente immédiatement d’avoir un rôle dans ce « phénomène planétaire » ; b) un effet où le partage social crée une mémoire partagée, renforce la micro-culture commune et la cohésion entre ces deux personnes.

La construction d’un récit, dans l’interaction sociale

Sur le plan individuel, la verbalisation, l’extériorisation et le partage social des émotions négatives permettent d’en réduire l’intensité. La communication interpersonnelle au cours de la réception aurait une triple fonction identitaire en liant les expressions sociales des émotions et le concept de soi. Premièrement, les échanges sociaux permettent à chaque individu, par auto-attribution, de situer ses propres réactions par rapport à celles des autres. Deuxièmement, chez certaines personnes, il y a une recherche de légitimation sociale des émotions ressenties individuellement (ont-ils « raison » ou « tort » de ressentir ce qu’ils ressentent ?). Troisièmement, certains expriment leurs réactions en fonction de stratégies auto-représentationnelles et en fonction de leur interlocuteur (« face à ma fille je voulais rester rassurant »). Dès les premières minutes, l’individu cherche à donner à la situation de réception de l’événement « une bonne forme » facilement mémorisable afin de pouvoir à court, moyen ou long terme, le récupérer plus facilement en mémoire et le narrer. Préparer cette narration concerne moins l’événement lui-même qu’une façon de parler de soi aux autres, de ce que la personne faisait à cette époque de sa vie. Le récit met en valeur une image de soi qui sera donnée aux autres.

Les individus cherchent également activement à co-construire des représentations cognitives via l’interaction sociale. La fonction sociocognitive de cette communication permet, avant tout, de prendre réellement conscience de la réalité de la catastrophe et de l’ancrer dans le réel. C’est un processus interpersonnel de négociation de la référence16 par, notamment, un mécanisme de normalisation qui abouti à rendre ses propres représentations plus proches des normes du groupe d’appartenance.

Le troisième processus débute de sept à huit minutes après la première vision des images. C’est un fort sentiment de tristesse qui domine puis de peur, lorsque certains entendent les journalistes poser la question d’une éventuelle riposte américaine.

La méthode d’Étude des Cognitions verbalisées concomitantes En Réception (ECER)

La méthode ECER recueille et analyse les cognitions verbalisées concomitantes à la réception d’un dispositif de communication médiatique. On demande à une personne de regarder le message, seule, et « de dire à voix haute tout ce qu’elle pense et se dit dans sa tête ». On enregistre à la fois ses verbalisations « en direct » et le son du message médiatique de manière à pouvoir mettre en lien les verbalisations et les éléments du dispositif qui les ont déclenchés.

Fondements théoriques et épistémologiques

Nous avons conçu la méthode ECER en combinant les protocoles verbaux concurrents17 utilisés en ergonomie cognitive et la tâche de listage des pensées18 issue de la psychologie sociale. Son principe de base est que les verbalisations produites pendant la réception sont des observables du fonctionnement cognitif. Elles reflètent les « pensées » c’est-à-dire les traitements en mémoire de travail19. Le caractère concomitant des verbalisations offre à la méthode ECER plusieurs avantages :

  • – les « pensées » verbalisées étant plus spontanées, la méthode ECER limite les oublis (causés par l’effacement en mémoire de travail), les rationalisations a posteriori et la centration artificielle des pensées sur le contenu argumentaire souvent observés dans la tâche de listage des pensées (Greenwald, 1968) qui a lieu après la réception ;

  • – la méthode ECER n’empêche pas mais facilite le traitement cognitif du dispositif car l’acte de « penser dans sa tête » et la verbalisation à voix haute sont gérés par le même code verbal. Après une phase d’entraînement, l’individu ne passe plus par les deux étapes « penser mentalement » puis « exprimer à haute voix la pensée » mais pense directement à haute voix20.

Souhaitant donner à la méthode ECER une bonne validité théorique quant au lien entre la cognition et le langage, nous n’analysons pas les verbalisations concurrentes avec l’analyse de contenu thématique, insuffisamment validée sur le plan théorique mais avec l’Analyse Cognitivo-Discursive (ACD), en partie automatisée par le logiciel Tropes. L’analyse des verbalisations, plus valide, gagne en précision, en rapidité et en objectivité.

La méthode ECER a un double fondement théorique : elle s’appuie à la fois sur un modèle du sujet communiquant et sur un modèle de réception expliquant son interaction avec le dispositif médiatique en situation de réception. Le récepteur, doté d’intentionnalité, met en œuvre une activité psychologique consciente et non consciente, plus ou moins élaborée mais toujours d’une grande complexité, où il traite en parallèle et en interaction des informations de nature cognitive et affective. Pour produire la signification qui contribuera à former, renforcer ou changer des comportements, il sélectionne les informations, comprend, infère des intentions informatives et persuasives, juge et réagit affectivement au contenu. Ces processus intra-individuels dépendent de caractéristiques individuelles et psychosociales (motivations, implication, attitudes et représentations préalabels) et du contexte socio-spatio-temporel de réception.

Pour illustrer la méthode, nous l’appliquons à un contexte de communication persuasive où les méthodes de recherche figurant dans la littérature ne permettent pas de comprendre précisément le rôle joué par l’implication du récepteur sur les traitements du dispositif de communication. Deux modèles s’opposent. Selon le modèle ELM (Elaboration Likelihood Model21), le récepteur impliqué traite de façon élaborée les arguments du message, appelés indices centraux (traitement central) et le récepteur peu impliqué traite de façon peu élaborée des indices dits périphériques, c’est-à-dire des éléments autres que les arguments du message. Le modèle à processus unique (unimodel22) considère que le récepteur peut, quel que soit son niveau d’implication, traiter de façon plus ou moins élaborée les deux types d’indices, centraux et périphériques. Il envisage donc un processus unique de persuasion qui ne différencie pas la force des traitements (niveau d’élaboration) et le contenu traité.

L’implication dans la réception de la communication persuasive

La méthode ECER est mobilisée pour départager le modèle ELM et le modèle à processus unique dans un contexte de communication politique. Elle vise à comprendre comment le degré d’implication d’un individu dans un thème23 affecte la réception d’un message. On compare les traitements issus des deux groupes de sujets ayant un niveau d’implication différent (la variable psychosociale est alors une variable indépendante -VI- à deux modalités). Nos hypothèses vont dans le sens du modèle à processus unique. Dans la première hypothèse, on s’attend à ce que les individus impliqués aient un traitement plus élaboré que les individus faiblement impliqués et donc qu’ils émettent davantage de cognitions verbalisées concomitantes. Dans la deuxième hypothèse, on s’attend à ce que plus les individus sont impliqués, plus ils émettent de cognitions verbalisées concomitantes, concernant à la fois le contenu argumentaire (indices centraux) et des indices périphériques. Dans la troisième hypothèse, on s’intéresse aux stratégies cognitivo-discursives24 marquant la relation du sujet au monde, mises en scène avec des marqueurs discursifs spécifiques25. On s’attend à ce que, dans leurs verbalisations, les sujets fortement impliqués vs. non impliqués mettent en scène un monde réel (type 1) vs. un monde possible (type 2).

Procédure pratique de passation, de recueil et matériel

La procédure expérimentale dure 30 minutes en moyenne et se déroule en plusieurs étapes.

On indique au sujet qu’il va voir la conférence de presse donnée par le « Président de la commission interministérielle sur les phénomènes de pollution atmosphérique urbaine qui mène une étude nationale sur les problèmes de circulation et de pollution en zone urbaine ». Il y annonce des mesures de lutte contre la pollution. On fait deux groupes de sujets. Dans le groupe « forte implication » (première modalité de la variable indépendante), on indique que les mesures annoncées les concernent directement car elles seront mises en place autour de leur université 2 mois plus tard. Dans l’autre groupe « faible implication » (deuxième modalité de la variable indépendante), on indique que ces mesures ne les concernent pas car elles seront mises en place autour de leur université dans 7 ans.

On donne la consigne suivante : « Avant de montrer le message qui suit au grand public, nous souhaitons recueillir vos réactions, quelles qu’elles soient. C’est pour cela que je vous demande d’essayer de dire à voix haute ce que vous pensez, au moment où vous le pensez […] ».

On laisse le sujet seul dans la pièce. Le matériel est un document audiovisuel de 10’ 40”. Un acteur joue le rôle du Président de la commission. Il annonce des mesures de lutte contre la pollution et notamment des restrictions de circulation drastiques sur le campus universitaire de la ville où a lieu l’expérience : tous ses arguments sont des indices centraux. Un certain nombre d’indices périphériques susceptibles d’attirer l’attention et d’être traités ont été volontairement intégrés au dispositif de communication médiatique (e.g. mimiques faciales, lapsus de l’acteur, sonneries de téléphone pendant le discours, erreurs de cadrage) 26.

Enfin au cours d’un débriefing, on annonce les objectifs réels de l’étude au sujet et on s’assure de la crédibilité de la situation et du matériel. On demande également, à une sélection de sujets de l’échantillon choisis aléatoirement, de donner leurs impressions sur la tâche de penser à voix haute.

Échantillon

103 étudiants de l’université de Nice-Sophia-Antipolis ont été recrutés pour participer à l’expérience (77 femmes et 26 hommes). Ils ont été aléatoirement répartis dans les deux groupes expérimentaux (53 en condition de forte implication et 50 en condition de faible implication).

Retranscription et méthode d’analyse des discours

Le chercheur analyse les discours sans connaître le groupe auquel appartient le sujet. Après retranscription, il faut identifier les déclencheurs (indices centraux ou périphériques) et la valence (favorable/neutre/défavorable au dispositif) de chaque réponse cognitive. Le discours est ensuite analysé avec le logiciel Tropes afin d’identifier :

  • – les catégories discursives utilisées (verbes, adjectifs, modalisations, joncteurs…) qui permettent de détecter les stratégies cognitivo-discursives des sujets et leurs rapports au monde, la prise en charge du discours par le sujet et sa subjectivité ;

  • – les références et les univers de référence.

L’implication produit des discours plus riches

Le tableau 2 reprend les résultats les plus significatifs. Par rapport aux non impliqués, les sujets impliqués ont déclenché significativement plus de réponses cognitives, réagi davantage aux indices centraux et aux indices périphériques et utilisé davantage catégories discursives telles que les verbes statifs, les modalisations d’intensité et le mode indicatif.

Tableau 2 :

Principaux effets de l’implication sur les traitements du dispositif médiatique

Tableau 2 :Tableau 2 :

Note. * l’hypothèse est confirmée quand p est inférieur à 0,05 : le seuil de risque est alors à 5 %.


L’implication agit sur le niveau d’élaboration du traitement cognitif du dispositif médiatique mais non sur sa nature : les sujets impliqués ont émis un nombre plus important de réponses cognitives pendant la réception. Ils ont davantage traité aussi bien les arguments (indices centraux) que les éléments périphériques. Les résultats confirment nos hypothèses qui postulent l’existence d’un seul processus de la persuasion intégrant à la fois et indépendamment la force et la nature du traitement. Dans le cadre de cette étude, ils montreraient donc la supériorité du modèle à processus unique sur le modèle ELM. L’implication semble également favoriser l’expression d’une stratégie cognitivo-discursive de type 1, c’est-à-dire d’une « réalité à affirmer » où le sujet exprime un « je sais que » et procède donc à une clôture immédiate du monde possible projeté sur le monde réel.

Analyse comparative des apports des 2 méthodes RRR et ECER

L’analyse comparative des deux méthodes discute leur intérêt épistémologique et théorique et établit les conditions nécessaires pour garantir leur validité et leur bonne application, dans le cadre des études de la réception de la communication médiatique.

Intérêts et apports épistémologiques

À un niveau général, les deux méthodes se fondent sur une même théorie complexe des phénomènes communicationnels. Mais leur manière d’étudier ces phénomènes diffère. L’approche compréhensive sous-tend la méthode des RRR. Elle postule que l’intervieweur a la possibilité de pénétrer le vécu et le ressenti d’une autre personne. Elle implique des moments de saisie intuitive, par empathie avec les significations et les affects des faits de réception médiatiques, en tant que phénomènes humains et sociaux. Le RRR peut soit :

  • – explorer le phénomène de manière empirico-inductive ;

  • – évaluer différentes explications ou hypothèses alternatives sur la réception, éventuellement déduites de théories ;

  • – expliciter des hypothèses qui seront plus tard testées sur d’autres phénomènes et par d’autres méthodes.

Avec la méthode ECER, le chercheur a deux stratégies de recherche possibles. Premièrement, il peut l’intégrer dans une démarche herméneutique pour comprendre comment les sujets sociaux construisent la signification en interaction avec un dispositif médiatique. Deuxièmement, il peut tester des modèles explicatifs et causaux : la méthode est alors intégrée à un plan expérimental pour tester le rôle et les effets de variables pertinentes. La démarche permet alors de construire des modèles à forte valeur explicative où seront recherchés les déterminants des traitements socioaffectifs et sociocognitifs (et non plus la signification subjective), en suivant la double logique épistémologique de confirmabilité et de la falsification d’hypothèses27. La méthode des RRR, quant à elle, ne peut falsifier des hypothèses, au sens fort, mais uniquement confirmer des hypothèses en cumulant les observations.

Les principes théoriques et les principes opérationnels

Pour les deux méthodes, il faut distinguer les principes théoriques des principes opérationnels de base. Dans la méthode RRR, le chercheur adhère au principe théorique selon lequel la réception est co-construite par et dans un récit. Le souvenir récupéré en mémoire dépend par exemple de l’humeur de l’interviewé au moment de la récupération et du cadre psychosocial de l’enquête, notamment de l’interaction avec l’intervieweur. D’un point de vue opérationnel et s’il veut mener sa recherche empirique, le chercheur accepte, peu ou prou, le principe selon lequel le RRR est un quasi-reflet de la réalité. Les recherches sur la mémoire flash montrent qu’au fil du temps et malgré les multiples narrations faites par le sujet, les récits se modifient très peu28 Pour la méthode ECER, sur un plan théorique, le principe de co-construction du discours vaut également : la méthode ne peut enregistrer « fidèlement » les pensées du récepteur, à cause notamment du contexte et des attentes expérimentales. D’un point de vue opérationnel, on accepte le principe selon lequel les verbalisations du sujet social reflètent les activités cognitives en cours.

Champs d’application et procédures pour s’assurer d’une bonne recherche avant le recueil

Champs d’application

Si le champ d’application de la méthode RRR est réduit aux événements sociomédiatiques, historiquement uniques, saillants, impliquants pour les individus et suscitant de fortes émotions, le champ d’application de la méthode ECER est plus large. Celle-ci permet l’étude de la réception de divers types de dispositifs médiatiques réels (avec d’éventuelles applications industrielles comme les études qualitatives de programmes ou de publicités télévisuels) ou construits pour les besoins d’une recherche.

Contraintes pratiques de passation

On ne dispose pas de suffisamment de recherches pour connaître le délai « maximal convenable » entre l’événement médiatique et l’enregistrement du RRR. Si un délai trop court fait courir le risque d’avoir des récits trop « chauds », c’est-à-dire sans prise de recul nécessaire à une mise à distance raisonnée du phénomène de réception, un délai trop long risque de biaiser le souvenir. Deux mois semblent un délai « optimal convenable » pour les événements saillants29. Si la méthode ECER est pratique et facile à mettre en place (pas de contraintes de délai ou liées au lieu de passation), la méthode RRR est plus coûteuse matériellement car les entretiens doivent se passer sur le lieu de la réception, ce qui nécessite le déplacement des enquêteurs à domicile.

Échantillon

La méthode des RRR nécessite un échantillon diversifié mais non représentatif : 20 à 30 personnes interrogées donnent 90 à 100 % des informations30. Dans l’enquête sur les attentats de New York, le point de saturation a été atteint à 30 sujets : à partir du 30e RRR, l’analyse de RRR supplémentaires n’a pas occasionné une meilleure compréhension du phénomène. Pour la méthode ECER, l’automatisation partielle par logiciel de l’analyse des discours permet l’étude d’un échantillon élevé de sujets choisis selon les objectifs de l’étude. Dans le cas d’un plan expérimental, deux caractéristiques de l’échantillon garantissent une bonne validité interne : une taille suffisante pour que les tests statistiques soient valabels (environ 30 sujets minimum par groupe, permettant d’avoir des seuils de risque inférieur à 5 %) et une affectation aléatoire des sujets dans les groupes expérimentaux afin de contrôler les variables non pertinentes.

Comment s’assurer d’une bonne recherche pendant le recueil des données ?

Lors des RRR, au cours de l’interaction avec le récepteur, le savoir-faire de l’enquêteur est primordial pour saisir en compréhension la « psychologie » de l’interviewé et le contexte de l’entretien lui-même (ce qui permet de maximiser la « validité de portrait »). L’objectif est de maximiser, premièrement, la validité d’histoire, permettant d’affirmer que le récit fait par les répondants est complet, vrai, authentique et sincère31. C’est par la qualité de la relation que l’intervieweur établit avec l’interviewé (climat de confiance, bonne gestion des interactions, qualité de l’écoute et des relances, capacité à adapter le guide d’entretien…) que l’on va chercher à accroître, deuxièmement, la « validité expérientielle » des RRR. Il s’agit d’obtenir des données très riches afin d’arriver à la complétude, c’est-à-dire à enregistrer l’expérience émotionnelle et le vécu des individus dans toutes leurs dimensions, pendant la réception mais également après l’événement, de manière à évaluer de manière valide (sans le sur ou sous-estimer) l’importance de l’événement, plus tard, dans la vie de la personne.

Pour accroître la validité des RRR, plusieurs techniques peuvent être associées : le recoupement avec des sources télévisuelles (telle image a-t-elle bien été montrée au moment où l’interviewé nous le dit ?), la technique de la confirmation externe (on demande à d’autres personnes impliquées dans le récit du premier individu interviewé leur version de la situation) ou la preuve par la triangulation des sources. En cas d’absence de concordance, la souplesse de la méthode permet de faire appel, a posteriori et de manière ad hoc, au principe de la « cristallisation » par lequel on accepte qu’un même phénomène puisse être expliqué différemment par des personnes différentes32.

Si la méthode ECER est intégrée à un plan expérimental, le comportement de l’interviewer doit rester le plus standardisé possible afin que la seule différence entre les groupes expérimentaux provienne des variables indépendantes que l’on manipule. Pour éviter les biais de valorisation sociale, il est préférable que le sujet soit seul lors de la réception. Le matériel d’enregistrement doit être discret. L’expérimentateur doit s’assurer que la consigne de « penser à voix haute » a bien été comprise (« je vous demande simplement de dire à voix haute ce que vous vous diriez habituellement dans votre tête, n’en rajoutez pas, ne vous censurez pas »). Une phase d’entraînement à partir d’un message quelconque permet par ailleurs d’accroître la validité interne des protocoles concurrents33.

Comment s’assurer d’une bonne analyse des données et d’une bonne validité des résultats après le recueil ?

Validité interne, validité d’interprétation

Dans l’analyse des données des RRR, deux écoles s’opposent sur le caractère subjectif des analyses. L’ « école subjectiviste » recommande que ce soit l’intervieweur qui fasse lui-même l’analyse afin d’y intégrer son vécu subjectif et les impressions qu’il a eues au cours de l’entretien. La validité d’interprétation des RRR, difficilement objectivable, dépend alors de la capacité de l’analyste à comprendre les sujets interrogés, leur vécu en contexte et leur « psychologie profonde ». L’interprétation subjective sera d’autant plus riche que le chercheur aura lui-même vécu l’événement médiatique dans les mêmes conditions que les sujets interviewés. On demandera à l’analyste que l’interprétation des résultats ait tout de même une bonne cohérence interne, c’est-à-dire qu’elle ne se contredise pas.

Pour l’école « objectiviste », la subjectivité des analystes des RRR doit être réduite au minimum. Pour cela, on sépare la description de l’interprétation des résultats. Cette pratique offre notamment deux avantages. Elle permet de réanalyser, plus tard, les résultats à la lumière d’un autre contexte théorique pouvant éventuellement mettre en évidence d’autres types d’interprétations théoriques. Elle permet, en outre, d’augmenter le nombre de codeurs pour accroître l’objectivité des analyses. Le calcul d’un coefficient de fidélité intercodeurs contribue à contrôler la « qualité » de l’analyse de contenu et à l’améliorer au besoin.

Pour accroître la validité d’interprétation des RRR, on valide deux critères. Pour valider le critère d’acceptation interne, après avoir retranscrit et analysé le RRR, on demande au sujet son degré d’accord avec l’interprétation de son récit. Pour valider le critère de cohérence interne, on demande à une personne extérieure à la recherche si la logique de progression dans l’analyse et l’interprétation lui semble explicite et rationnelle.

La validité interne de la méthode ECER concerne sa valeur relativement à son propre cadre et à ses propres objectifs. La méthode expérimentale permet d’atteindre un haut degré de validité interne en limitant les effets de variables parasites contaminant la mise à l’épreuve des hypothèses. Pour cela, en plus d’une randomisation de l’affectation des sujets dans les groupes, il faut mettre en place une validation en double-aveugle. Premièrement, les sujets ne sont pas tenus au courant de la façon dont les variables indépendantes sont manipulées. Aussi, le comportement de l’expérimentateur doit-il être identique dans tous les groupes. Deuxièmement, lorsqu’il analyse les données, le codeur ne doit pas savoir à quel groupe expérimental appartiennent les sujets.

Généralisation et validité externe

Pour savoir si l’on peut généraliser les résultats, les critères diffèrent pour les RRR et pour la méthode ECER. Pour les RRR, c’est la validité de généralisation qu’il convient de viser. Celle-ci est bonne lorsque le chercheur parvient à donner du sens à l’ensemble du corpus en en dégageant, sans en réduire la richesse, une structure invariante qui se répète en dehors des cas particuliers. Elle est souvent convenable si le chercheur est parvenu à atteindre le point de saturation, ce qui confère à l’étude une bonne transférabilité. C’est le cas si la récolte des données a été faite auprès d’un échantillon de récepteurs diversifiés et que le contexte local de réception a été décrit de façon détaillée. Plus précisément, derrière la généralisation, on recherche une bonne « transférabilité des résultats »34, c’est-à-dire la possibilité de transférer les résultats à d’autres circonstances et à d’autres événements médiatiques. L’évaluation de la transférabilité est le fruit d’une discussion entre plusieurs experts où chacun donne son avis en fonction de son expérience propre et de la connaissance qu’il a du nouveau contexte. S’il y a accord entre experts, la transférabilité des résultats est obtenue par un processus de validation communicationnelle35.

Quand la méthode ECER est intégrée à un plan expérimental, la généralisation des résultats est bonne quand la validité externe est bonne. Cette dernière est composée de la validité échantillonnale et de la validité écologique. On essaye alors de savoir dans quelle mesure et pour quelles raisons empiriquement étayées, les résultats obtenus peuvent-ils (ou ne peuvent-ils pas) être étendus à d’autres types de population (validité échantillonnale) ou à d’autres types de contexte de réception (validité écologique).

Conclusion

Enrichissant l’arsenal méthodologique des sciences de la communication, ces deux méthodes devraient contribuer à mieux connaître les processus de réception lors du contact avec une large variété de dispositifs et messages médiatiques. La méthodologie est d’une importance épistémologique cruciale pour les sciences de la communication dans la mesure où elle assure à la fois la double transition du terrain aux théories et la validité des connaissances construites.

Parmi les nouvelles perspectives de recherche, deux nous semblent prioritaires. Une grande partie des processus de réception ne sont pas conscients mais sont mis en route automatiquement par le système cognitif quand les personnes sont face aux médias. Il conviendrait d’étudier le rôle des automatismes cognitifs et affectifs (formation de stéréotypes et de cognition implicites, conditionnement évaluatif, modelage automatique36) dans la production des verbalisations concomitantes ou rétrospectives. Le rôle de la rationalisation grâce à laquelle l’individu justifie a posteriori ses réactions, catégorisations et jugements générés automatiquement et sans conscience par son système cognitif est aussi à mieux connaître. De telles perspectives nécessiteraient l’utilisation de la méthode expérimentale. Ainsi, le caractère pluridisciplinaire des sciences de la communication ne conduit pas uniquement à mobiliser différentes ressources théoriques, mais aussi à croiser des méthodes différentes, qu’elles soient qualitatives, quantitatives ou expérimentales. Afin d’accroître de manière heuristique le nombre d’objets étudiés et la validité des connaissances scientifiques construites, le développement des recherches sur les médias passe par la défense d’un pluralisme théorique, méthodologique et épistémologique.


Notes

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24. Dans la stratégie cognitivo-discursive de type 1, le but est lié à des réalités à affirmer ou, en d’autres termes à une clôture immédiate du monde possible projeté sur le monde réel. La stratégie 2 est liée à un but de réalités à construire et la clôture du monde possible projeté sur le monde réel est, dans ce cas, progressive. La stratégie 3 est associée à des réalités à comparer ou à justifier : elle traduirait l’ouverture d’un monde possible projeté sur d’autres mondes possibles.

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