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Communication & langages (2011), 2011:43-56 NecPlus
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doi:10.4074/S033615001101204X

Dossier: Les « Petites Phrases » en Politique

Les « petites phrases » Sur une petite phrase « de » Nicolas Sarkozy Aphorisation et auctorialité


Maingueneau Dominique

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Résumé

Dans cet article, les petites phrases sont abordées d’un point de vue énonciatif. Après avoir rappelé que la petite phrase fait partie de la catégorie plus générale des « aphorisations », c’est-à-dire d’énonciations qui n’obéissent pas à la logique du texte et du genre de discours, l’auteur introduit le concept de « panaphorisation » pour désigner le fonctionnement spécifique des aphorisations dans la configuration médiatique actuelle où l’ensemble des médias sont interconnectés. Ce phénomène est ensuite illustré par l’étude d’une petite phrase attribuée à N. Sarkozy : « Zapatero n’est pas très intelligent ». Le fonctionnement de cette aphorisation diverge considérablement de celui de l’énonciation première, en l’occurrence une interaction orale au cours d’un repas, reconstituée par des témoins. La complexité des données linguistiques, l’instabilité des interprétations entrent en tension avec les contraintes de l’aphorisation. En dernière instance, le locuteur de cette aphorisation, son « aphoriseur », est un être discursif construit et stabilisé par les médias auquel est attribué l’ethos associé à l’aphorisation.

Abstract

In this article, sound bites are tackled from a pragmatic outlook. Sound bites belong to the more comprehensive category of “aphorism-making” —i.e. utterances that are not submitted to the logical system of text and genre. Then the author proceeds by introducing the concept of “panaphorisation” in order to describe the current state of the interconnected media system. As an example, the sound bite “Zapatero is not very smart” attributed to N. Sarkozy is studied. The author shows how this aphorisation has drifted from its original utterance —in this instance a conversation during a meal which was reconstructed by various witnesses— and the complexity of linguistic data and the instability of interpretations which are conflicting with the constraints of aphorism-making. Actually, the speaker of this aphorism —the “aphorism-maker”— is a discursive individual who is constructed and stabilized by the ethos of the media environment associated with aphorism-making.

Resumen

En el presente artículo las frasecitas (petites phrases) son estudiadas desde un punto de vista enunciativo. Tras recordar que dichas frases cortas hacen parte de la categoría general de las “aforizaciones”, es decir aquellas enunciaciones que no obedecen a la logica del texto y del género discursivo, el autor propone el concepto de “panaforización” para designar el funcionamiento específico de las aforizaciones en el contexto mediático actual, donde los medios en conjunto se configuran interconectados. Este fenómeno es ilustrado a través de una frase-cita atribuída a Nicolas Sarkozy: “Puede que Zapatero no sea muy inteligente”. El funcionamiento de dicha aforización diverge considerablemente de la enunciación inicial, dada en interacción oral durante una comida, y reconstituida por algunos testigos. La complejidad de los elementos lingüísticos y la inestabilidad de las interpretaciones entran en tensión con las exigencias de la aforización. Por último, el locutor de dicha aforización, su “aforizador”, es un ente discursivo construido y estabilizado por los medios al cual se le atribuye el ethos asociado a la aforización.

Mots clés :citation; petite phrase; aphorisation; aphoriseur; détachement; panaphorisation; Internet; ethos

Keywords:quote; sound bites; aphorism-making; aphorism-maker; detachment; panaphorisation; internet; ethos

Palabras clave:Cita; frasecita; aforización; aforizador; desprendimiento; panaforización; internet; ethos

Dominique Maingueneau est professeur de linguistique à l’Université Paris-Est Créteil et membre du Céditec. Ses travaux ont surtout porté sur l’analyse du discours. Il a publié de nombreux ouvrages dans cette dernière discipline depuis son Initiation aux méthodes de l’analyse du discours (1976) ; il a codirigé le Dictionnaire d’analyse du discours (Paris, Seuil, 2002). Il s’inscrit dans la tradition française d’analyse du discours, en privilégiant les apports de Michel Foucault, de la pragmatique et des théories de l’énonciation linguistique.


List of Figures and Tables

Figure 1

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Le phénomène des « petites phrases » peut être abordé de divers points de vue, comme en témoigne l’ensemble de ce numéro. On peut privilégier son inscription dans des pratiques journalistiques historiquement situées ou dans celles des acteurs de la communication politique, mais on peut aussi mettre l’accent sur sa dimension énonciative : la petite phrase est une phrase détachée d’un texte, soumise comme telle à des contraintes spécifiques. C’est sous cet angle que nous allons l’aborder, en la rapportant à la problématique plus générale de ce que j’appelle « l’aphorisation »1. J’illustrerai mon propos en étudiant une petite phrase sur le Premier ministre espagnol José Luis Zapatero attribuée à Nicolas Sarkozy.

L’aphorisation

Les énoncés constitués d’une seule phrase sont de types très divers : slogans, maximes, proverbes, titres d’articles de presse, dictons, intertitres, citations célèbres, etc. Ils relèvent de deux catégories bien distinctes :

1.

ceux qui sont par nature indépendants d’un texte particulier (proverbes, slogans, devises…) ;

2.

ceux qui résultent de l’extraction d’un fragment de texte : on se trouve alors dans une logique de citation. C’est le cas de la petite phrase.

Cette extraction ne s’exerce pas de manière indifférenciée sur tous les constituants d’un texte, car souvent l’énonciateur surasserte certains de ses fragments, c’est-à-dire qu’il les présente comme détachables. La surassertion est une modulation de l’énonciation qui formate un fragment du texte comme candidat à une dé-textualisation. Cette opération de mise en relief par rapport à l’environnement textuel s’effectue à l’aide de marqueurs divers : d’ordre aspectuel (généricité), typographique (position saillante dans une unité textuelle), prosodique (insistance), syntaxique (construction d’une forme prégnante), sémantique (recours aux tropes), lexical (utilisation de connecteurs de reformulation)…

C’est le cas par exemple dans ce titre d’un article du quotidien gratuit 20 minutes : « L’âge d’or des mathématiques, c’est aujourd’hui ». Le détachement s’est fait à partir d’une surassertion, qui a marqué un fragment du texte comme détachable.

[…] on pense trop souvent qu’elles [les mathématiques] appartiennent au passé, alors que la moitié des mathématiciens qui ont sévi au cours de l’Histoire sont… vivants et en exercice. Autrement dit, l’âge d’or des mathématiques, c’est aujourd’hui. (18 octobre 2004, p. 39 ; nous composons en italique pour souligner)

Ici le caractère surasserté se manifeste par divers indices : la position en fin de paragraphe, un connecteur de reformulation (« autrement dit »), une construction syntaxique binaire et une structure sémantique saillante : un paradoxe qui subvertit l’opposition topique « âge d’or » = passé fabuleux.

La comparaison entre les énoncés détachés et leur contrepartie – surassertée ou non – dans le texte dont ils sont extraits montre que l’énoncé détaché subit presque toujours une altération. Celle-ci peut être plus ou moins importante. Nous lisons par exemple le titre de journal suivant :

Mon vote ira à celui qui sera le plus persuasif

Mais le texte source placé en dessous est différent :

Mon vote ira à celui qui sera le plus persuasif, qui me semblera le plus motivé pour bouger les choses en France. (20 minutes, 2 mai 2007, p. 7)

La suppression de la fin de la phrase change notablement le sens de l’énoncé originel.

De telles divergences sont d’autant plus remarquables que le lecteur, quand il s’agit de titres ou d’intertitres, peut comparer l’énoncé détaché et le texte source. Il semble que les usagers des médias considèrent comme normal que l’énoncé détaché, bien qu’entre guillemets, soit différent du fragment correspondant dans le texte source.

À mon sens, cette tolérance est révélatrice du fait que les énoncés détachés ont un statut pragmatique spécifique. Ils relèvent en effet d’un régime d’énonciation que nous avons proposé d’appeler « énonciation aphorisante » ou plus brièvement « aphorisation ». Entre une « aphorisation » et un texte il n’y a pas une différence de taille, mais d’ordre.

Figure 1Figure 1
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En produisant une aphorisation, le locuteur est censé se placer au-delà des contraintes spécifiques de tel ou tel genre de discours. L’« aphoriseur » assume l’ethos du locuteur qui prend de la hauteur, de l’individu au contact d’une source transcendante ; il ne s’adresse pas à un interlocuteur placé sur le même plan que lui et qui peut répondre, mais à un auditoire universel. Il est censé énoncer sa vérité, soustraite à la négociation, exprimer une totalité vécue : que ce soit une doctrine ou une certaine conception de l’existence. À travers l’aphorisation on voit coïncider sujet d’énonciation et sujet au sens juridique et moral : quelqu’un se pose en responsable, affirme des valeurs et des principes à la face du monde, s’adresse à une communauté par-delà les allocutaires empiriques qui sont ses destinataires. Mais – et c’est bien là le nœud du problème – l’aphoriseur résulte du détachement : quand on extrait un fragment de texte pour en faire une aphorisation, on convertit ipso facto son locuteur originel en aphoriseur. On va voir que c’est essentiel pour la compréhension du phénomène des petites phrases.

Panaphorisation et petite phrase

Le développement récent d’une configuration médiatique qui associe étroitement presse imprimée, radio, télévision, Internet et téléphonie mobile a permis de porter à un niveau inégalé le détachement et la mise en circulation des aphorisations.

Un certain nombre d’entre elles sont ainsi prises dans un processus de type pandémique : pendant une période courte on les voit circuler avec une fréquence très élevée dans tous les médias à la fois ; elles occupent des statuts très divers : titre d’un article de journal ou d’une page Internet, phrase qui tourne en boucle au bas de l’écran d’une chaîne d’information télévisée, titre d’une vidéo sur Youtube, etc. Beaucoup ignorent les frontières nationales. Ce fut ainsi le cas d’énoncés tels que Shame on you, Barack Obama, proféré par Hillary Clinton lors des élections présidentielles américaines (23 février 2008), ou « Obama est jeune, beau et bronzé » (E giovane, bello, e anche abbronzato) (6 novembre 2008) dans la bouche de Silvio Berlusconi.

On peut parler ici d’un phénomène de « panaphorisation », terme qui combine le pan de « pandémie » et de l’ « aphorisation ». Les panaphorisations figurent à la une des journaux, s’invitent dans les conversations ordinaires, suscitent des débats de toutes sortes dans les médias : sur les forums, les talk-shows télévisés, dans le courrier des lecteurs, etc., avant de disparaître, remplacées par d’autres.

En règle générale, la panaphorisation se diffuse par les dépêches d’agence de presse. Le texte suivant est une dépêche de Reuters concernant l’énoncé de Berlusconi :

Italy’s Berlusconi hails “suntanned” Obama

Thu Nov 6, 2008 4:45pm EST

MOSCOW (Reuters) – Italian Prime Minister Silvio Berlusconi gave an enthusiastic, if unconventional, welcome on Thursday to the election of Barack Obama, citing among his attributes youth, good looks and a suntan.

Speaking at a joint news conference with Russian President Dmitry Medvedev in Moscow, the 72-year-old media tycoon also said Obama’s election to the White House had been "hailed by world public opinion as the arrival of a messiah."

“I will try to help relations between Russia and the United States where a new generation has come to power, and I don’t see problems for Medvedev to establish good relations with Obama who is handsome, young and also suntanned” he said.

Berlusconi, who prides himself on being a friend of outgoing U.S. President George W. Bush, shrugged off a barrage of criticism in Italy as his remark quickly appeared in print and audio on major media websites around the world.

On notera que cette dépêche consacre le statut de panaphorisation de l’énoncé détaché : par le fait que celui-ci figure dans le titre et par la conclusion his remark quickly appeared in print and audio on major media websites around the world. La dépêche annonce à la fois la nouvelle de l’aphorisation et le fait que cette dernière est déjà largement diffusée dans le monde entier.

Souvent, les internautes ont la possibilité d’accéder à la partie pertinente du texte source en consultant les vidéos mises en ligne sur des sites spécialisés comme Youtube. Mais en général ces sites ne proposent que l’extrait où figure l’aphorisation qui a motivé la recherche des internautes. C’est que le propre de l’aphorisation est de fonctionner de façon autonome, hors de son texte source. Par exemple, sur le forum de discussion du site web Yahoo! answers l’énoncé de Berlusconi est donné comme aphorisation, non sans avoir subi quelques altérations : also a disparu et des points de suspension accusateurs ont été introduits entre and et suntanned :

Berlusconi said: “Obama is young, beautiful and… suntanned”… What do You think about that? (http://answers.yahoo.com/question/index?qid=20081106103235AA7IHCM, consulté le 23 août 2009)

La petite phrase portée à son paroxysme est une panaphorisation. Cette notion de « petite phrase » n’est pas une catégorie fondée sur un savoir académique ou créée par les locuteurs du français, mais un terme coproduit par des communautés restreintes : professionnels des médias, acteurs politiques et spécialistes de communication. Le paradoxe sur lequel repose ce terme apparaît de manière particulièrement nette dans ce texte :

« Fabrique de crétins et de chômeurs », polémique autour d’une petite phrase d’Oscar Temaru sur l’éducation nationale

Le 4 septembre 2006 à 15:18 | source : Tahitipresse | Pas de commentaire

« L’éducation nationale fabrique des crétins et des chômeurs. » Cette petite phrase d’Oscar Temaru, prononcée en français dans un discours en tahitien lors de l’inauguration de la foire agricole, jeudi dernier, est passée quasiment inaperçue le jour où elle a été prononcée, mais elle a fait grand bruit pendant tout le week-end, provoquant de vives protestations des syndicats d’enseignants et de l’opposition politique. (http://www.tahitipresse.pf, consulté le 1er septembre 2009)

Oscar Temaru est ainsi censé avoir dit une « petite phrase » dont le journaliste s’étonne qu’elle soit passée inaperçue. Et pour cause : elle n’est devenue petite phrase que parce qu’on l’a détachée. Implicitement, l’agence de presse considère que la petite phrase était déjà là dans le discours de l’homme politique, attendant qu’on la reconnaisse comme telle. On relègue ainsi dans l’ombre ce qui est pourtant essentiel : l’ensemble des opérations qui ont permis à des acteurs, mus par des intérêts propres, de découper ce fragment, de l’autonomiser comme aphorisation vouée à la controverse.

Une fois découpées et mises en circulation par les médias, les petites phrases mènent une vie propre. Les médias se plaisent d’ailleurs à les regrouper en florilèges. Ainsi le quotidien Métro (4 avril 2006) liste-t-il « Les “petites phrases” remarquées en 2005 » parmi lesquelles figurent par exemple « Même quand je ne dis rien, cela fait du bruit » (Ségolène Royal) ou « J’entends ceux qui manifestent, mais j’entends aussi ceux qui ne manifestent pas » (Dominique de Villepin).

L’intelligence de José Luis Zapatero

Nous allons illustrer notre propos en nous intéressant à une petite phrase qui va nous permettre de réfléchir plus avant sur les implications du détachement aphorisant en matière de construction du sens et d’imputation de responsabilité. Il s’agit d’un énoncé « de » (on va voir que les guillemets importent) Nicolas Sarkozy qui porte sur l’intelligence – ou plutôt le manque d’intelligence – du Premier ministre espagnol Zapatero. Cette petite phrase a été largement diffusée, au point que Ségolène Royal, le 19 avril 2009, a jugé nécessaire de présenter des excuses à Zapatero.

Voici deux textes significatifs, relevés au hasard sur Internet, qui témoignent de sa diffusion2.

Le premier se trouve sur le site d’une section locale du Parti socialiste français :

La presse espagnole réagit aux propos attribués à Sarkozy

Le président français Nicolas Sarkozy aurait dit au sujet du président du gouvernement espagnol José Luis Zapatero : « Il n’est pas très intelligent ». Ces propos – démentis par l’Élysée – ont ému la presse espagnole.

(Site du Parti socialiste d’Auterive : http://auterive.parti-socialiste.fr/2009/04/19, 19 avril 2009, consulté le 20 août 2009)

Le second texte figure sur le forum d’un site d’amateurs de vélo :

La presse internationale (The Guardian, The Times, El País) se fait l’écho des nouvelles dérives arrogantes de sarko. En l’espace d’un déjeuner il a trouvé le moyen de rabaisser Obama (« il manque d’expérience »), d’insulter Zapatero (« il n’est pas très intelligent ») – et lui, sarko ?

(http://velo101.com/forum/, 17 avril 2009, consulté le 21 août 2009)

On le voit, ces divers commentaires portent sur une phrase de Nicolas Sarkozy dont le signifiant apparaît stabilisé : « il n’est pas très intelligent ». En réalité, les professionnels de la politique et des médias ont beaucoup débattu sur le signifiant et sur le signifié de cette aphorisation : Sarkozy l’a-t-il réellement dite ? Si oui, qu’a-t-il voulu dire exactement ?

L’intensité de ce débat s’explique pour une bonne part par les conditions dans lesquelles la petite phrase a été recueillie. Elle n’a pas été enregistrée, mais rapportée par diverses personnes qui ont déjeuné le 15 avril avec Nicolas Sarkozy Ce dernier avait convié à déjeuner des députés et des sénateurs de diverses tendances politiques. C’est un article intitulé « Sarkozy se voit en maître du monde » paru dans Libération, le 16 avril 2009, qui a lancé l’affaire.

Au moment du dessert, Nicolas Sarkozy se fait servir « une compote de pomme comme un enfant », s’étonne le député (Verts) François de Rugy. En guise de douceur, le président de la République ne résiste pas à informer ses convives que « le gouvernement espagnol vient d’annoncer la suppression de la publicité sur les chaînes publiques. Et vous savez qui ils ont cité en exemple ? » « On peut dire beaucoup de choses sur Zapatero », remarque Emmanuelli. « Il n’est peut-être pas très intelligent. Moi j’en connais qui étaient très intelligents et qui n’ont pas été au second tour de la présidentielle », s’amuse Sarkozy en allusion à Lionel Jospin. Avant de revenir à son sujet de prédilection : « D’ailleurs, dans ma carrière politique, j’ai souvent battu des gens dont on disait qu’ils étaient plus intelligents et avaient fait plus d’études que moi. » « On a pensé à Villepin », lâche un convive. Conclusion du Président : « L’important dans la démocratie, c’est d’être réélu. Regardez Berlusconi, il a été réélu trois fois. »

Matthieu Ecoiffier et François Wenz-Dumas.

(http://www.liberation.fr/politiques/0101562292-sarkozy-se-voit-en-maitre-du-monde)

Dans cet article, le passage sur Zapatero n’est pas particulièrement mis en relief : on s’attarde davantage sur Barack Obama et sur Angela Merkel. C’est pourtant sur Zapatero que va se développer un processus de panaphorisation. Les services de la Présidence ont démenti dès le lendemain les propos ainsi attribués au chef de l’État, renvoyant « la paternité de la phrase » au « journal qui publie l’information ».

Quels que soient les démentis et les multiples gloses – y compris venant de participants socialistes au repas – qui tendent à innocenter Sarkozy de la prise en charge massive et directe d’un tel énoncé, la diffusion de la panaphorisation est irréversible. Les textes intitulés « Sarkozy a-t-il vraiment dit “X” ? » ne font qu’accroître la diffusion de l’énoncé qu’ils prétendent contester.

Dès le lendemain, le site d’information Éteignez votre ordinateur, par exemple, propose un nouveau scénario, dans lequel c’est Henri Emmanuelli qui, au lieu de réagir à une intervention de Sarkozy, lui pose une question :

Une autre cible de Sarkozy a été le chef du gouvernement espagnol, Zapatero. Selon Libération, Nicolas Sarkozy, interrogé par Henri Emmanuelli, lance, au sujet de Zapatero : « Il n’est peut-être pas très intelligent… ».

(http://www.eteignezvotreordinateur.com, 17/4/04, consulté le 20 août 2009)

La plupart des sites qui diffusent ou discutent la phrase de Sarkozy ne mentionnent pas le fait que la petite phrase incriminée est extraite d’une conversation. Par exemple :

Les déclarations de Nicolas Sarkozy sur le Premier ministre espagnol José Luis Zapatero provoque (sic) la colère des Espagnols.

José Luis Zapatero n’était « peut-être pas intelligent… » a déclaré le président de la République Nicolas Sarkozy lors d’un déjeuner, mercredi dernier, avec des parlementaires de droite et de gauche pour parler de la crise, selon le quotidien Libération.

Cette petite phrase du président français fait depuis hier le tour de la presse espagnole et provoque la colère de l’autre côté des Pyrénées. Une nouvelle fois, les frasques de Nicolas Sarkozy font frôler l’incident diplomatique.

« Il n’est peut-être pas très intelligent. Moi j’en connais qui étaient très intelligents et qui n’ont pas été au second tour de la présidentielle », aurait déclaré Nicolas Sarkozy critiquant également l’ancien Premier ministre socialiste Lionel Jospin.

http://www.actualite-francaise.com/depeches/presse-internationale-fustige-declarations-nicolas-sarkozy,3542.html, consulté le 17 avril 2009)

Le cotexte droit de l’énoncé (« Moi j’en connais… ») est, certes, repris en fin de texte, mais en l’absence de l’intervention antérieure d’Emmanuelli, le « peut-être » perd sa valeur anaphorique et concessive. En outre, l’anaphore nominale recatégorisante « cette petite phrase » consacre le caractère d’aphorisation. Quant au titre, il catégorise l’énoncé de Sarkozy comme « déclarations », auxquelles fait écho le verbe « a déclaré ». Le texte mentionne que ces « déclarations » ont eu lieu « lors d’un déjeuner », mais le signifié du nom « déclarations », au pluriel, a pour effet d’annuler le caractère interactionnel et toute la complexité de la prise en charge partagée de l’énonciation.

Comme l’article de Libération fait le récit d’une conversation, il existe une marge d’incertitude importante entre l’article et le texte source, qui n’est plus accessible qu’à travers les reconstructions des divers témoins qui sont intervenus pour donner leur version. Contraints de pratiquer une analyse linguistique quelque peu sauvage, ils recourent à un métalangage plus ou moins bien contrôlé (« antiphrase », « insinuation », « surinterprétation », « ironie »…) pour justifier l’interprétation qu’ils en proposent. Ils appartiennent à deux communautés distinctes : 1) les experts (professionnels du journalisme, de la communication politique ou politiciens) qui doivent préserver leur ethos d’expert et respecter certaines normes, dans un monde relativement clos où les retours de flamme sont toujours à redouter ; 2) les simples citoyens et les militants politiques adverses, qui ne prennent pas tant de précautions et réagissent en fonction de leurs convictions. C’est ainsi que les non-experts ont tendance à supprimer le « peut-être », sans doute perçu comme introduisant une modalisation qui risque d’affaiblir la culpabilité de l’aphoriseur.

Le problème est que si les aphorisations sont censées avoir un « père » (cette « paternité » que le cabinet du Président attribue à Libération) qui en réponde, il n’en va pas de même pour les conversations, qui mobilisent divers locuteurs en interaction et qui jouent sur plusieurs plans énonciatifs à la fois. On le voit quand on croise les différents témoignages d’invités au repas de Nicolas Sarkozy. Ils révèlent la complexité de la trame conversationnelle dont est extraite notre aphorisation, une complexité que par nature cette dernière ne peut qu’ignorer. Deux données majeures sont ainsi éludées par l’aphorisation :

  • - Sarkozy n’énonce pas directement la phrase sur Zapatero, qui constitue en fait le premier terme d’un mouvement concessif (X mais Y) ;

  • - son énonciation ne vise pas de manière stable Zapatero, mais implique successivement trois cibles, trois hommes politiques (Zapatero, Jospin et Villepin), qui se recouvrent partiellement. Mais, seul le nom du premier est explicité.

Le texte de Libération juxtapose l’intervention du socialiste Henri Emmanuelli et celle de Sarkozy (« Moi j’en connais… »). Mais, spontanément, un certain nombre de ceux – adversaires ou non – qui ont replacé la phrase dans son contexte ont introduit un mais concessif, pour expliciter en quelque sorte la relation de sens entre les deux phrases. C’est le cas par exemple dans ce site d’information :

José Luis Zapatero : « Il n’est peut-être pas très intelligent. Mais moi j’en connais qui étaient très intelligents et qui n’ont pas été au second tour de la présidentielle ». (http://desourcesure.com/politiqueaffaires/2009/04/les_politiciens_espagnols_se_l.ph)

C’est aussi le cas dans ce commentaire qu’un internaute a placé sur le forum de Libération :

Emmanuelli a dit quelque chose du genre « Zapatero n’est pas très intelligent » et derrière Nicolas Sarkozy lui répond « Il n’est peut être pas très intelligent, mais j’en connais qui se disent intelligents et qui ne sont pas allé au 2nd tour de la Présidentielle. »

(http://libeplus.liberation.fr/membre/albundy/commentaires, 21 avril 2009)

L’aphorisation « Zapatero n’est pas très intelligent », on l’a dit, est extraite de la première partie du mouvement concessif. Or, en termes de polyphonie linguistique4, la concession oppose successivement deux « points de vue », attribués à deux « énonciateurs » distincts ; dans le cas qui nous intéresse, le locuteur Nicolas Sarkozy attribue la responsabilité du premier « point de vue » au socialiste Henri Emmanuelli, et la responsabilité du second à un « énonciateur » auquel il s’identifie. Dans un mouvement concessif, en effet, seul le second « point de vue » est validé par le locuteur.

Comme il s’agit d’une concession, le marqueur « peut-être » n’a pas ici sa valeur la plus courante en français, celle d’un modalisateur logique (comme dans « Il est peut-être en retard »). Sa fonction est ici clairement interactive : il est destiné à rejeter la responsabilité du premier terme de la concession sur le locuteur précédent. On pourrait gloser ainsi l’énoncé : « Admettons que, comme tu le dis, Zapatero ne soit pas très intelligent, cela n’empêche pas que… ». L’énonciation de Nicolas Sarkozy construit un « énonciateur » qui défendrait un « point de vue » que lui-même ne prend pas en charge ; en revanche, il est responsable de la reformulation qu’il impose de l’intervention d’Emmanuelli : « On peut dire beaucoup de choses sur Zapatero » est en effet reformulée en « Zapatero n’est pas très intelligent ».

Mais ce qui circule dans les médias, ce ne sont évidemment pas des analyses de linguistes. Ce sont des analyses qui s’appuient sur le sentiment linguistique des locuteurs ordinaires et leurs présupposés sur le fonctionnement du langage. Le 19 avril, sur le forum Internet de l’émission de télévision Arrêts sur images, une internaute dénonce ce qu’elle juge une malhonnêteté intellectuelle de Libération et, pour ce faire, entreprend une analyse du passage:

Si Emmanuelli a seulement dit : « On peut dire ce qu’on veut de Zapatero ». Pourquoi alors Sarko aurait répondu : « Il n’est peut-être pas très intelligent » ?

Je pense que Emmanuelli a dit en fait : « On peut dire ce qu’on veut de Zapatero, mais il n’est pas très intelligent ». Ce qui rend plus logique la suite du dialogue.

Mais la façon qu’a Libé de mettre les guillemets et de simplifier l’échange, fait que l’insulte vient de Sarko, alors qu’elle viendrait d’abord de Emmanuelli.

Je ne suis donc pas convaincue que l’article de Libé soit intellectuellement honnête.

(http://www.arretsurimages.net/forum/read.php?4,83190,83713)

Ce commentaire espère résoudre la difficulté en imposant une alternative : puisque la réponse de Sarkozy reprend le point de vue d’Emmanuelli, c’est en fait ce dernier qui a asserté l’aphorisation « Zapatero n’est pas très intelligent ». Ce raisonnement repose sur une conception normative de ce qu’est un « bon » enchaînement (« logique ») entre deux propositions. Mais le fonctionnement des interactions effectives est loin de cette conception normative du discours. En réalité, dans une conversation la notion même de phrase « complète » ou « incomplète » est dépourvue de pertinence. Rien n’empêche qu’Emmanuelli ait effectivement dit « On peut dire beaucoup de choses sur Zapatero », en laissant ouvert le sens de son énoncé. Sarkozy, par l’intervention qui suit, se serait alors empressé de spécifier le sens comme il l’entend : « (tu veux dire) : Il n’est pas intelligent ». D. Labernadie, l’internaute, lit l’énoncé sur l’intelligence de Zapatero de manière anaphorique, en le tournant vers l’arrière. Mais cet énoncé doit aussi être lu dans une orientation cataphorique, comme anticipant sur un nouvel espace argumentatif, celui où Nicolas Sarkozy cherche à critiquer le manque d’intelligence politique de Jospin. La reformulation de Sarkozy s’explique mieux, en effet, si l’on prend en compte le fait que cet énoncé de Sarkozy introduit en même temps une nouvelle cible, Lionel Jospin, qui a été Premier ministre socialiste de 1997 à 2002, mais qui a perdu l’élection présidentielle de 2002.

On est ainsi obligé de prendre en compte la complexité des rapports d’alliance/antagonisme qui se jouent dans cette interaction multiple où il y a un locuteur dominant, le Président, et vingt-quatre autres participants, qui sont à la fois ses interlocuteurs occasionnels et la plupart du temps des spectateurs. En outre, ces derniers sont eux-mêmes divisés en deux camps – les alliés politiques de Sarkozy et ses adversaires –, et il en va de même pour les tiers qui servent d’objets de discours : Angela Merkel (chancelière allemande conservatrice, donc censée alliée de Sarkozy), Zapatero (socialiste, donc censé adversaire politique de Sarkozy et allié des socialistes français). Néanmoins, en tant que gouvernants qui entretiennent des relations personnelles avec le chef de l’État français et en tant qu’étrangers, Merkel et Zapatero n’entrent pas nécessairement dans les oppositions élémentaires qui structurent le champ politique français. C’est cette marge de jeu qu’exploite Sarkozy.

La remarque de Sarkozy sur la suppression de la publicité dans la télévision publique espagnole tend à imposer l’équivalence suivante :

Politique de Sarkozy = Politique de Zapatero

Dans cette équivalence, Sarkozy est en position de modèle de Zapatero, qui pourtant est socialiste. C’est là le piège argumentatif qui est tendu aux interlocuteurs socialistes français : « Si vous étiez aussi intelligents que le dirigeant de gauche de la gauche espagnole, vous arrêteriez de me critiquer car il est d’accord avec moi ». Pour sortir de ce piège, le socialiste Emmanuelli ne peut ni récuser Zapatero (qui est dans son camp politique), ni lui donner pleinement raison ; il produit donc un énoncé sibyllin (« On peut dire beaucoup de choses sur Zapatero ») qui lui permet de laisser entendre que Zapatero tout à la fois est et n’est pas dans le camp socialiste, sans préciser où passe la frontière entre l’intérieur et l’extérieur ; et ceci d’autant plus que la référence du « on » sujet (« on peut dire… ») est indéterminée : est-ce Sarkozy ? Emmanuelli ? les socialistes ? n’importe qui ? Un énoncé aussi ouvert autorise les enchaînements les plus divers, y compris celui qui déclare que parmi les traits négatifs il y aurait le manque d’intelligence, selon l’interprétation que va en donner immédiatement après Sarkozy.

Mais à travers la reformulation de la phrase d’Emmanuelli qu’opère Nicolas Sarkozy, il se produit en fait un téléscopage entre deux mouvements argumentatifs : a) l’un qui valorise la politique de Sarkozy en arguant qu’elle est bonne, puisque même ses adversaires politiques la suivent à l’étranger (Zapatero) ; b) l’autre qui disqualifie les socialistes, et particulièrement Lionel Jospin, comme mauvais stratèges politiques. Le téléscopage est rendu possible par le fait que Zapatero et Jospin sont tous deux des Premiers ministres socialistes qui ont été au pouvoir plusieurs années ; aux yeux de Nicolas Sarkozy, la supériorité de Zapatero-socialiste-qui-imite-Sarkozy serait alors confirmée par le fait qu’il a gagné les élections et que Jospin les a perdues. C’est ensuite une troisième cible qui est visée, Dominique de Villepin, l’adversaire de droite de Sarkozy. Ce dernier construit en effet dans son discours une nouvelle classe d’éléments dans laquelle il fait entrer Jospin et Villepin : « des gens dont on disait qu’ils étaient plus intelligents et avaient fait plus d’études que moi ». Mais cette fois l’opposition établie n’est pas entre la Droite et la Gauche socialiste, mais entre deux classes de politiciens : ceux qui ont des prétentions intellectuelles et échouent (Jospin ou Villepin) et ceux que l’on ne dit pas intelligents et ont fait peu d’études mais qui réussissent (Sarkozy).

Intrication de mouvements argumentatifs distincts, cibles changeantes, jeux sur la polyphonie… telle est la réalité complexe d’une interaction conversationnelle qui ne peut en aucun cas se traduire en aphorisations. Les commentaires usuels, qui peuvent difficilement prendre toute la mesure de la labilité du sens, sont condamnés à construire des agencements qui annulent cette complexité pour stabiliser une interprétation rapportée à l’intention univoque d’un sujet.

Un décalage aussi fort entre le fonctionnement de l’énoncé source replacé dans son contexte et l’aphorisation est lié pour une part au fait que le texte source, la conversation à l’Élysée, n’est pas accessible. D’autant plus que tout le monde s’appuie sur l’article de Libération, qui est lui-même une reconstruction destinée à asseoir la thèse de la mégalomanie de Sarkozy ; ce que souligne le titre : « Festival de “moi je” hier à l’Élysée ».

Litote, ethos et machine médiatique

Quand on étudie une petite phrase qui accède au statut de panaphorisation, on peut difficilement ne pas s’interroger sur les raisons de son succès : chaque jour un nombre infini de fragments de paroles de participants de la sphère médiatico-politique sont susceptibles de devenir des aphorisations et très peu s’imposent comme sujets de conversation et de débats.

A priori, pour qu’une petite phrase circule ainsi, il faut que convergent deux ordres de facteurs : des contraintes discursives qui profilent certains énoncés de façon à en faire de « bons candidats » à ce statut et des intérêts idéologiques qui incitent tels ou tels acteurs de la vie publique à disqualifier telle ou telle personne ou telle ou telle position. Ces deux types de facteurs sont eux-mêmes contraints par la machine médiatique. Celle-ci tend à privilégier les énoncés dont on peut se scandaliser, en particulier ceux que l’on peut interpréter comme politiquement incorrects, étiquetés communément comme « dérapages » : c’était le cas de l’aphorisation de Berlusconi sur Obama. Elle privilégie également les énoncés qui s’appuient sur une mémoire médiatique, que l’on peut faire entrer dans des séries. Il existe ainsi des producteurs de « petites phrases » politiquement incorrectes en série : Le Pen, Berlusconi, par exemple, ou Sarkozy. Si l’on tape « nouveau dérapage de Le Pen » sur Google, on obtient 7 590 occurrences, « nouveau dérapage de Sarkozy », 12 800 (21 janvier 2011) ; mais si l’on tape par exemple « nouveau dérapage de Villepin », on ne trouve aucune occurrence et seulement 8 pour Ségolène Royal. L’ethos préalable du « dérapeur » récidiviste constitue donc un cadre qui ne demande qu’à être confirmé.

Mais cela ne suffit pas à justifier la conversion en panaphorisation d’un fragment d’un article de Libération qui n’accorde pas d’importance particulière à cet énoncé sur le Premier ministre espagnol et mentionne d’autres cibles : Obama, Merkel et Barroso. Il est difficile de proposer des explications d’ordre politique, étant donné qu’il n’existait pas à ce moment-là de contentieux sérieux entre la France et l’Espagne.

Quand leur contenu n’entre pas dans le registre du politiquement incorrect, il y a donc sans aucun doute une part importante de contingence dans le processus d’émergence des panaphorisations. Mais les contraintes d’ordre rhétorique peuvent jouer un rôle non négligeable.

De prime abord, la phrase sur Zapatero ne semble pas particulièrement agressive. Mais on remarque facilement que les deux variantes les plus répandues de cette panaphorisation (« Zapatero n’est pas très intelligent » / « Zapatero n’est peut-être pas très intelligent ») ont toutes deux l’apparence de tropes canoniques, des litotes en l’occurrence. Si le propre de la litote est de « choisir une information atténuée de manière à renforcer l’affirmation »5, on comprend que notre aphorisation ait pu aussi facilement être perçue comme particulièrement agressive. Le marqueur « peut-être », ayant perdu sa valeur concessive pour être recatégorisé en modalisateur logique, ne s’oppose absolument pas à une interprétation en termes de litote. Cette figure « est très souvent marquée par la double négation – négation grammaticale et négation lexicale – autrement dit la négation du contraire »6. De fait, les exemples qui sont le plus fréquemment proposés par les manuels font massivement appel à la négation, et en particulier la négation de prédicats adjectivaux7.

À cela s’ajoute une circonstance qui favorise l’interprétation en termes de litote : le fait que la cible soit un chef de gouvernement étranger. L’opinion est en effet habituée au « langage diplomatique », qui recourt facilement à la politesse négative, donc à la litote, pour éviter de menacer les faces de l’allocutaire dans les situations de reproche. Dès lors, en matière de relations internationales le public est porté à renforcer systématiquement la charge des expressions.

De manière générale, comme on l’a vu déjà à propos de la surassertion, l’interprétation d’une énonciation comme figurale vient renforcer le caractère aphorisant d’une énonciation. Ceux qui lisent l’énoncé attribué à Sarkozy sont incités à l’interpréter comme un trope, à partir du raisonnement suivant, fondé sur le principe de pertinence : les médias ne donneraient pas tant d’importance à cet énoncé s’il n’avait pas une forte saillance, s’il n’était pas choquant, inattendu, etc. La meilleure façon de concilier le bruit fait autour de cet énoncé avec le postulat que les médias respectent les normes du discours (en l’occurrence, ici, qu’on ne détache que ce qui mérite de l’être, qui est saillant) est d’interpréter l’énoncé comme une litote. La reconnaissance par le destinataire d’une intention figurale du locuteur vient ainsi justifier la pertinence du détachement de l’aphorisation. Dans ces conditions, il est compréhensible que cette panaphorisation soit pragmatiquement aussi éloignée de son texte source : on peut difficilement établir un compromis entre une interprétation litotique qui accroît l’engagement du locuteur dans son énonciation et une interprétation polyphonique concessive qui affaiblit sa responsabilité. Et ceci est d’autant plus évident quand l’instance qui, de fait, assume la responsabilité de l’aphorisation est une entité stabilisée par le discours médiatique, à savoir un personnage de Sarkozy à l’ethos « bling-bling » et arrogant.

L’aphorisation incriminée n’est pas à strictement parler un énoncé de Sarkozy, mais une aphorisation qui confirme de manière emblématique l’« ethos préalable » – c’est-à-dire l’ethos qu’une bonne partie de l’opinion lui attribue avant qu’il ne prenne la parole. La dévalorisation du Premier ministre espagnol, même si elle ne correspond pas à ce qui a été effectivement dit ni même aux intentions de Sarkozy, correspond à la représentation que beaucoup se font du Président comme un homme convaincu qu’il est supérieur à tout le monde. C’est d’ailleurs ce que souligne Libération au début de son article :

La vingtaine de parlementaires de tous bords conviés à déjeuner par le chef de l’État pour discuter régulation du capitalisme et paradis fiscaux ont eu droit, selon un convive, à « du Nicolas Sarkozy à 200 %, c’est-à-dire étrangement proche de sa propre caricature ».

Dans le cas d’un article de journal qui relate les propos d’un tiers, le destinataire, en l’occurrence le lecteur du journal, accède à l’énoncé en passant par des cadres qui imposent une évaluation négative de l’ethos du locuteur : par le titre et les commentaires, mais aussi par la sélection même des citations et leur mode de présentation.

On comprend que pour défendre Sarkozy, son ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, interrogé le 20 avril 2009 sur Canal+, se soit employé à la fois à discuter l’interprétation négative de l’énoncé de Sarkozy et à proposer une construction alternative, valorisante, de son ethos : « Oui, c’est comme ça qu’il parle, en effet. Il est vivant, il est jeune et vivant, ça fait une différence ». Ce faisant, il a lui-même été pris dans le circuit des petites phrases puisque la presse, toutes tendances confondues, va immédiatement faire accéder ce fragment justificatif, paru dans Le Figaro, au statut de petite phrase :

Le ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner, interrogé dimanche sur la chaîne Canal+ sur les propos attribués à Nicolas Sarkozy sur le chef du gouvernement espagnol, a affirmé que le chef de l’État voulait dire que José Luis Zapatero « est » intelligent. « Oui, c’est comme ça qu’il parle, en effet, il est vivant, il est jeune et vivant, ça fait une différence », a déclaré M. Kouchner au sujet des propos prêtés à M. Sarkozy lors d’un déjeuner avec des parlementaires, et démentis par l’Élysée.

(http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2009/04/19/01011-20090419FILWWW00075-zapatero-kouchner-defend-sarkozy.php)

Le Nouvel Observateur

Selon le chef de la diplomatie, Nicolas Sarkozy a voulu dire que le chef du gouvernement espagnol « est » intelligent. « Oui, c’est comme ça qu’il parle, en effet, il est vivant, il est jeune et vivant, ça fait une différence », commente-t-il.

[…] Le chef de la diplomatie française était interrogé dimanche 19 avril sur Canal+. « Oui, c’est comme ça qu’il parle, en effet, il est vivant, il est jeune et vivant, ça fait une différence », a déclaré Bernard Kouchner au sujet des propos que le chef de l’État aurait prononcés lors d’un déjeuner avec des parlementaires, mercredi. Selon le journal Libération, Nicolas Sarkozy aurait déclaré que Jose Luis Zapatero n’était « peut-être pas intelligent ».

(http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/politique/20090419.OBS3886/intelligence-de-zapatero-kouchner-met-les-choses-au-point.html)

Une petite phrase qui apparaît à son tour comme emblématique de l’ethos préalable de Bernard Kouchner…


Notes

1. Voir Maingueneau, Dominique, 2006, « Les énoncés détachés dans la presse écrite. De la surassertion à l’aphorisation », in Interdiscours et intertextualité dans les médias, Marc, Bonhomme et Gilles, Lugrin (éd.), TRANEL. Travaux Neuchâtelois de linguistique, 44, pp. 107-120 [OpenURL Query Data]  [Google Scholar] ; Maingueneau, Dominique, 2007, Analyser les textes de communication, Armand Colin, Paris [Google Scholar], 2e édition.

2. C’est nous qui, dans les textes cités, composons en italique la panaphorisation qui nous intéresse ici.

3. Celle d’Auterive, commune de Haute-Garonne, d’environ 9 000 habitants.

4. Sur la polyphonie linguistique et la notion de point de vue, voir Ducrot, Oswald, 1984, Le Dire et le dit, Éditions de Minuit, Paris [Google Scholar], et Nolke, Henning, Fløttum, Kjersti et Norén, Coco, 2004, ScaPoLine, La théorie scandinave de la polyphonie linguistique, Kimé, Paris [Google Scholar].

5. Molinié, Georges, 1992, Dictionnaire de rhétorique, Le Livre de Poche, Paris, p. 207 [Google Scholar].

6. Ricalens-Pourchot, Nicole, 2003, Dictionnaire des figures de style, Armand Colin, Paris, p. 83 [Google Scholar].

7. Voir Lilti, Anne-Marie, 2004, « Négation d’un terme marqué et procédés de modalisation», Langue française, 142, pp. 100-111 [OpenURL Query Data]  [Google Scholar].