Book Review
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Entre l’été et l’automne 1968, Claude Bonnefoy, alors critique littéraire au journal Arts, rencontre Michel Foucault dans le cadre d’une série d’entretiens destinés à être compilés puis publiés sous la forme d’un ouvrage aux éditions Belfond. Le projet est abandonné, mais les entretiens transcrits (probablement par Claude Bonnefoy lui-même) et archivés par l’Association pour le Centre Michel Foucault. Le Beau danger donne à lire une partie seulement de leur première rencontre, présentée par un texte de Philippe Artières, spécialiste de l’œuvre de Michel Foucault.
Claude Bonnefoy spécifie dès le départ son intention : il ne s’agit pas d’inviter Michel Foucault à commenter ou à « redire autrement » ce qu’il a déjà énoncé dans ses textes. « Ces entretiens, dit-il, j’aimerais qu’ils se situent sinon en totalité, du moins pour une grande part dans la marge de vos livres, qu’ils nous permettent d’en découvrir l’envers et comme leur trame secrète. » Et le critique littéraire de préciser : « Ce qui m’intéresse d’abord, c’est votre rapport à l’écriture » (p. 25). C’est donc d’un à-côté de l’œuvre de Michel Foucault qu’il sera question à travers ces rencontres ; un à-côté néanmoins limi-naire puisqu’il s’agit du cœur de son activité de production et de diffusion du savoir scientifique.
L’historien commence par avouer qu’il a longtemps considéré l’écriture comme « du vent » – comme une « activité peu sérieuse » –, jusqu’au jour où, résidant en Suède et éprouvant l’impossibilité de mobiliser, du moins sous la forme conversationnelle, son propre langage, il découvre le plaisir de l’écriture et finit par ériger celle-ci comme l’un de ces lieux qui lui permettent de « dire réellement ce qu’[il veut] dire » (p. 30). Elle prend alors le sens d’un espace habitable, mais surtout elle devient un espace à partir duquel il peut habiter le monde qui l’entoure. Cette écriture d’un Michel Foucault écrivant est ainsi avant tout parole et prise de parole.
Au fil de l’entretien, cependant, elle se transforme et prend un visage autre. Elle se meut alors également en un lieu de l’exercice de l’effacement de soi qui permet de faire parler l’histoire, l’autre, la vérité. Il ressort ainsi du Beau danger que cette écriture, pleinement bicéphale, telle qu’elle est travaillée par Michel Foucault tout autant qu’elle le travaille, est prise en tension entre le désir de faire émerger une voix, une parole ou de manifester une présence sociale, d’une part, et l’exercice d’une distanciation ou d’un effacement scientifique et heuristique, d’autre part. L’écriture est alors un travail de construction d’une auctorialité à la fois sociale et scientifique, qui pour articuler le vrai doit savoir se dire et se taire, ou plutôt trouver les lieux du dire et ceux du taire.
De manière générale, Michel Foucault semble prendre un grand plaisir à respecter scrupuleusement la consigne donnée par Claude Bonnefoy et à tenter de localiser ce « niveau de langage, de parole, d’échange, de communication qui soit ni tout à fait de l’ordre de l’œuvre, ni de celui de l’explication, ni non plus de la confidence » (p. 27). L’entretien prend dès lors la forme d’un espace d’expérimentation visant à circonscrire un lieu de la parole juste qui puisse porter sur l’écriture, tour à tour trace, culture et pratique. Ainsi, si Le Beau danger traite de l’écriture, il n’en demeure pas moins une réflexion sur le discours oral. Michel Foucault, l’auteur, l’enseignant, le conférencier et l’intellectuel, qui a travaillé les dires au corps, semble en effet découvrir un territoire inconnu que Philippe Artières nomme une « géographie de la voix » (p. 10) ; un territoire « dangereux » dans lequel il entre pourtant, au risque de se compromettre.