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OEconomia (2012), 2012:383-387 (2012), 2012:383-387 NecPlus
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doi:10.4074/S2113520712013072

Book Review

John Locke

Locke John, Écrits monétaires Traduction scientifique de Florence Briozzo et direction scientifique d’André Tiran, Classiques Garnier, Paris, 2011, Lxxxii+382 pages, ISBN : 978-2812402722

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Dang Ai-Thua1

a1 Université Paris 1, EconomiX (CNRS) et CEE.
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Les lecteurs francophones disposent désormais d’une édition bilingue de qualité des écrits monétaires de John Locke, la traduction française et le texte original se faisant face en double page. Cette traduction s’accompagne d’une introduction d’André Tiran présentant de manière détaillée le système monétaire anglais au XVIIe siècle ainsi que les controverses monétaires de la fin des années 1690 dans lesquelles s’inscrivent les écrits monétaires de John Locke : « Some considerations of the consequences of the lowering of interest and raising the value of money », « Short observations on a printed paper, entitled ‘For encouraging the coining silver money in England, and after for keeping it here’ », et « Further considerations concerning raising the value of money ». L’édition est aussi enrichie par une autre introduction, rédigée par Florence Briozzo, donnant des informations sur la vie de John Locke, ses liens d’amitié avec Lord Ashley, premier comte de Shaftesbury, dont il fut le conseiller, médecin et secrétaire. C’est par l’intermédiaire de Shaftesbury que Locke en est arrivé à s’intéresser aux questions économiques. Il a ensuite été appelé à donner un avis d’expert sur les difficultés monétaires dans les années 1690 et a également participé activement à la création de la Banque d’Angleterre en 1694. L’introduction apporte également des éclaircissements sur la genèse des textes monétaires de Locke et explique certains choix de traduction. Jusqu’à la parution de cette édition bilingue, on ne disposait que des 34 premières pages de « Some considerations of the consequences of the lowering of interest and raising the value of money », traduites en français par Paulette Taïeb (1983), et dont de courts extraits ont été reproduits dans Une histoire des théories monétaires, une anthologie présentée par Christian Tutin (2009).

Briozzo et Tiran se sont surtout attachés à replacer les écrits monétaires de Locke dans le contexte historique et monétaire de l’époque afin de les rendre intelligibles à un lecteur contemporain. L’espace de leur introduction étant restreint, il ne leur est sans doute pas possible de les inscrire dans la dynamique globale de l’œuvre de Locke. Bien que les écrits monétaires de Locke soient des textes de circonstances (débat avec Josiah Child sur le niveau des taux d’intérêt dans les années 1690 et avec William Lowndes lors de la refonte des monnaies des années 1695), il n’en reste pas moins qu’ils se situent dans le droit fil de sa philosophie politique et morale. Nous nous proposons d’expliciter ce point dans cette note et nous nous opposerons à l’affirmation de Schumpeter (1983, Tome 1, 170) selon laquelle les analyses économiques de Locke n’auraient aucun rapport avec ses écrits philosophiques. La plupart des auteurs qui ont étudié les écrits monétaires de Locke ont entériné cette coupure, en les considérant comme un simple maillon dans l’histoire de l’intérêt et de la monnaie au XVIIe et XVIIIe siècle (par exemple, Vickers 1960 ; Bowley 1973) ou comme une étape importante dans l’histoire de la théorie quantitative de la monnaie (par exemple, Monroe 1923 ; Keynes [1936] 1979 ; Hegeland 1969 ; Leigh 1976).

Dans les deux controverses monétaires auxquelles Locke a participé, la même ligne d’argumentation est sans cesse réaffirmée : il appartient à l’État de faire coïncider le « taux légal » de l’intérêt avec son « taux naturel » (déterminé par la quantité de monnaie en relation avec le niveau du commerce et l’état des dettes du pays) et la « valeur extrinsèque » de la monnaie (valeur faciale) avec sa « valeur intrinsèque » ou « naturelle » (valeur déterminée par la teneur en métal de la pièce). Il existe des grandeurs économiques, en particulier monétaires, qui s’imposent à l’État et qu’il ne peut en aucun cas modifier. Certains exégètes (notamment, Appleby 1976 et 1978 ; Hayek 1973 ; Vaughn 1980) ont alors vu dans le raisonnement de Locke en termes de « naturel » l’idée d’un ordre économique analogue à l’ordre mécanique du champ physique. L’opposition de Locke à l’abaissement du « taux légal » de l’intérêt et à toute modification de la valeur de la monnaie est interprétée comme une opposition à toute intervention étatique ; Locke serait ainsi un des fondateurs du libéralisme économique.

Peut-on admettre que l’économie chez Locke est proche de la physique et échappe ainsi à l’exigence de la loi morale ? L’économie serait-elle naturelle au sens où elle échapperait à toute volonté de régulation humaine et à toute intervention de l’État ? Certes, la monnaie possède pour Locke une valeur naturelle, régie par des principes généraux et constants, mais le terme naturel ne renvoie pas à une causalité mécanique ou à un jeu de forces physiques. Le naturel est pour Locke l’expression du besoin humain, besoin inné de conservation, besoin antérieur à la monnaie. Ainsi, la valeur naturelle de la monnaie et le taux d’intérêt naturel doivent servir de critère universel de jugement dans les situations artificielles – c’est-à-dire éloignées d’un état de nature ou d’une société primitive – qu’il s’agit de normer. Pour comprendre ce point, il est nécessaire de lire les écrits monétaires de Locke à la lumière de ses thèses sur la convention monétaire et le droit de propriété dans le chapitre V du Deuxième Traité du gouvernement civil.

Dans l’état de nature, avant l’invention de la monnaie, le besoin est la source et la mesure du travail aussi bien que de la propriété privée. Et comme la valeur intrinsèque, naturelle d’une marchandise est l’expression de ce besoin, cette valeur naturelle est elle-même norme du travail et de la propriété limitée. Dans ce premier stade de l’état de nature, des temps de travail différents, expliqués par des besoins différents, engendrent l’inégalité des possessions. Le temps de travail sert de commune mesure pour l’évaluation des droits de propriété. L’invention de la monnaie, parce qu’elle permet l’accumulation de la propriété privée, brouille la mesure du travail. Quels sont alors les liens entre propriété, travail et monnaie ? La mesure monétaire remplace-t-elle la mesure par le travail ? La mesure monétaire ne remplace pas la mesure du travail mais l’exprime à un autre niveau : les hommes ont convenu de faire du cours naturel de l’or ou de l’argent le signe de l’appropriation naturelle par le travail, fondée sur la loi naturelle de la préservation : « Comme l’or et l’argent, qui sont de peu d’utilité pour la vie humaine, si on les compare à la nourriture, au vêtement et aux moyens de transport, tirent leur valeur du seul consentement des gens, qui se règle en grande partie sur le critère du travail, il est clair que les hommes ont accepté que la possession de la terre comporte des disproportions et des inégalités, […] en dehors des liens de la société ou de la convention » (Locke [1690] 1985, 103). Le travail constitue « en grande partie » la mesure de la valeur de l’or et de l’argent. L’invention de la monnaie ne supprime pas cette fonction de mesure du travail. Le problème réside dans la confusion des mesures, la mesure monétaire et la mesure réelle, cette confusion étant due aux variations de la valeur de la monnaie. Celles-ci peuvent obscurcir les correspondances établies entre mesure réelle et mesure monétaire. La connaissance des causes de ces variations permet de remédier dans une large mesure à ce problème. La monnaie est un artifice, c’est-à-dire le fruit d’un consentement, mais sa valeur naturelle constitue une norme abstraite et naturelle (puisqu’expression du besoin naturel, de l’œuvre du travail et de la propriété). L’usage sans mesure de la monnaie, la spéculation des banquiers, le rognage des pièces et leur utilisation sous forme de « bullions », les modifications arbitraires des taux par les pouvoirs publics, qui ne respectent pas la norme du travail, doivent être critiquées.

Derrière la divergence des taux d’intérêt et des valeurs de la monnaie se cache la hantise d’une dissolution sociale. En effet, toute divergence d’une part entre le taux légal et le taux naturel de l’intérêt et d’autre part entre la valeur intrinsèque et la valeur extrinsèque de la monnaie met en cause le contrat social et porte en germe les risques d’une dissolution de la société. En effet, elle engendre un parjure qui est violation du contrat initial et remise en cause de la parole donnée, de la sincérité et de la fiabilité, principe de tout contrat et de toute loi (Locke [1691] 1968, 3-4 ; Locke [1695] 1968, 9 et 11). Les désordres monétaires, engendrés par l’abaissement artificiel du taux d’intérêt et par le décri des pièces, posent le problème de l’enrichissement monétaire et de la coexistence des hommes. Qu’est-ce-qui fonde la communauté des hommes ? L’enrichissement monétaire sans mesure ne risque-t-il pas de remettre en cause la vie en société ? L’exigence morale de la cohésion sociale explique pourquoi il est du devoir du gouvernement de faire converger, par des mesures adéquates (fixation du taux légal de l’intérêt au niveau du taux naturel, garantie du poids métal fin contenu dans les pièces), les intérêts des spéculateurs et des banquiers vers l’intérêt général. Les banquiers et les spéculateurs forment un groupe de personnes qui cherchent à s’enrichir aux dépens des autres et par conséquent ne respectent pas la norme fondée sur le travail et sur la loi naturelle de préservation de la vie. Comme l’a fait remarquer à juste titre Berthoud (1988, 13), il faut considérer les écrits monétaires de Locke comme « le développement d’un ensemble de réponses générales à la question de savoir comment, dans des conditions naturelles changeantes, les sociétés peuvent s’enrichir sans perdre pour autant toute possibilité de mesurer les injustices commises ». La question d’un ordre social juste est au centre des préoccupations de Locke et l’économie, en tant que science des richesses, doit nous indiquer les conditions d’un juste enrichissement. Pour Locke ([1690] 1983, 602), l’économie fait partie des « sciences pratiques » (prudentia), dont la science suprême est l’éthique, et qui ont pour fin ce qui est juste. Ainsi, contrairement aux interprétations de Strauss (1986) et de Macpherson (1971), les analyses de Locke ne visent pas à légitimer l’enrichissement illimité aux dépens des principes de justice.


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