Communication & langages

Book Review

La Démocratie des Crédules

Bronner Gérald. Paris, PUF, 2013, 344 p.

FranÇois Allard-Huv​er

Comment expliquer la propension des citoyens, et à plus forte raison des internautes, à donner crédit aux mythes du complot ? Comment expliquer le déficit apparent de jugement critique et la part de plus en plus importante de « crédulité » des individus dans les sociétés « postmodernes » ? Plus encore, comment expliciter la dichotomie croissante entre l’information disponible par le biais des médias informatisés et l’invasion du « douteux et du faux dans l’espace public »1 ?

Ces questions sont au cœur du dernier ouvrage de Gérald Bronner, qui analyse la manière dont certaines opinions se forment et se développent notamment sur Internet. Le sociologue combine plusieurs approches et méthodologies pour y répondre. D’une part, il questionne le fonctionnement du dispositif et son influence par l’examen de moteurs de recherche, de recherches sur les forums et de sites consacrés à certaines croyances. D’autre part, il présente les résultats de plusieurs études inédites : sur l’accès à l’information par Internet, menée avec ses étudiants, sur les croyances autour des expériences de mort imminente (EMI) ainsi qu’un travail intéressant sur le traitement médiatique des suicides chez France Télécom.2

Plusieurs thèses et pistes sont proposées à travers l’ouvrage pour expliciter la crédulité grandissante que l’auteur qualifie de « ventre mou de notre rationalisme contemporain dans lequel l’irrationalisme se taille allègrement un espace très conséquent et paradoxal »3. La première concerne la mise à disposition de l’information au travers de la libéralisation du « marché de l’information » suivie d’une multiplication légitime et nécessaire des sources d’informations « concurrentes ». De là, le sociologue avance l’idée qu’il existe une concurrence entre sources d’informations rationnelles et sources d’informations irrationnelles, cette compétition favorisant en nombre et en motivation les « croyants » plutôt que les « non-croyants » : « les croyants sont généralement plus motivés que les non-croyants pour défendre leur point de vue et y consacrer du temps »4. Le propos rejoint ici certaines analyses de Dominique Cardon sur les structures de la participation en ligne dans le cadre de la « Démocratie Internet ».5

Ce premier point posé, Gérald Bronner explore dans les deux premiers chapitres de l’ouvrage le « théorème de la crédulité intellectuelle » et le « biais de confirmation ». Tous deux sont, selon lui, la conséquence d’une certaine « paresse intellectuelle » dans les usages des médias qui conduit les utilisateurs à chercher l’information qui leur convient le mieux mais également à ne pas faire le tri dans la masse des informations disponibles. On observe ici une influence nette des travaux anglo-saxons en psychologie sociale des médias de masse au travers de ces concepts ; ils mêlent des théories relatives non seulement au cadrage médiatique (framing), mais également à l’exposition sélective des individus aux informations qui les confortent (selective exposure). On aboutit alors à une critique des mythes de la « société transparente » fondée sur le tout informationnel qu’apporterait la multiplication des artefacts technologiques6.

Le troisième chapitre explore plus en détail la multiplication des sources d’informations alternatives, l’environnement médiatique changeant ainsi que l’inconsistance des analyses médiatiques, en particulier dans la fétichisation des statistiques. Gérald Bronner se révèle très critique vis-à-vis des médias traditionnels, qu’il qualifie d’« orthodoxes ». Il livre une longue étude du traitement médiatique des suicides chez France Télécom et des imprécisions, raccourcis idéologiques ou bien encore erreurs statistiques qu’on trouve dans la presse au travers de la thèse du management meurtrier : « cette déferlante médiatique organise une visibilité exacerbée de chaque nouveau suicide […] créé un effet de concentration »7. L’auteur dénonce ici le sacre de la statistique dans les médias et la médiatisation de l’évaluation et du chiffre lorsqu’ils ne s’accompagnent pas d’un minimum de recul sur leurs limites relatives.

Le chapitre suivant est l’occasion pour Gérald Bronner d’analyser les liens qu’entretient la « société de l’information » avec les évolutions des formes démocratiques. Il examine précisément le passage d’une démocratie participative à une démocratie délibérative où l’opinion est souvent convoquée, manipulée par une minorité et « la crédulité l’emporte sur la connaissance »8. Il délivre alors un commentaire intéressant sur l’Affaire Séralini, où la réflexivité de la science se retourne contre les scientifiques, sème le doute dans l’opinion et porte aux nues une étude parsemée d’erreurs au nom de « l’argument de la faillibilité de la science et sa corruption possible »9.

Les apports de l’ouvrage sur la question des mécanismes d’accès et de pondération de l’information au travers des médias informatisés sont nombreux. Néanmoins, le sociologue laisse par moments peu de place à une approche fine des dispositifs, même si l’évocation des bulles de filtrages et des algorithmes de recherche explicite certaines relations entre le lestage techno-sémiotique des objets et leur impact sociétal et cognitif. De même, l’évocation plus que l’analyse systématique de certains cas d’études peut par moment noyer le propos du chercheur dans une liste, voire dans une « déferlante », d’exemples.

L’ouvrage de Gérald Bronner, parfois normatif dans ses propos et ses conclusions, appelle à la discussion et pointe de nombreuses interrogations et contradictions propres à nos sociétés dans un environnement médiatique changeant. Il propose, en guise de chapitre conclusif, quelques solutions et pistes de recherches futures aux maux qu’il dénonce. Ainsi, selon l’auteur, la formation à l’analyse critique, notamment statistique, ainsi que la formation à la reconnaissance des biais cognitifs propres à nos usages des médias informatisés devraient être développés en priorité pour les journalistes. Seule la valorisation de la rationalité, dans une société post- voire hypermoderne, semble alors pouvoir, dans son optique, modifier l’ordre des choses et les changements qui s’amorcent dans un environnement informationnel et communicationnel en pleine évolution.

Notes

1. Gérald Bronner, La démocratie des crédules, PUF, 2013, p. 20.

2. Ibid., p. 62.

3. Ibid., p. 86.

4. Ibid., p. 76.

5. Dominique Cardon, La démocratie Internet : Promesses et limites, Seuil, 2010, 102 p.

6. Dominique Wolton, Informer n’est pas communiquer, CNRS Éditions, 2009, 140 p.

7. Gérald Bronner, La démocratie des crédules, op. cit., p. 154.

8. Ibid., p. 48.

9. Ibid., p. 208.