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Revue d’études comparatives Est-Ouest

Dossier: Historiographies après 1989 : La Russie et l’Europe médiane au XXe siècle

Introduction

Korine Amacher and Paul Gradvohl

La disparition du bloc communiste a provoqué une rupture dans notre compréhension du monde. La confrontation « fondatrice » ayant disparu, ce que l’on appelait communément l’« Ouest » a dû se redéfinir. Les conceptions de l’histoire ont donc rapidement évolué à partir de 1989-1991. La perspective historique générale sur le siècle passé a pu, partiellement en tous les cas, s’affranchir des grandes ruptures politiques. À l’idée du libéralisme comme principal, parfois unique horizon de référence, ont fait écho les questionnements fondés sur la critique des dominations de tous genres, entre autres postcoloniales. Dans l’ancienne zone d’influence de l’URSS, les visions traditionnelles centrées sur l’État prédominent dans la majorité des institutions productrices de savoir historique. De fait, les transformations profondes vécues dans les anciens pays du bloc communiste ont bouleversé les interprétations de l’époque soviétique : dans l’espace européen post-communiste, les (nouveaux) États ont dans leur grande majorité développé un « grand récit » national centré autour de l’idée d’une construction étatique réalisée dans une lutte à mort contre un ou des agresseurs « extérieurs ».

Un retour sur un quart de siècle d’historiographie relative à l’ex-bloc communiste européen au XXe siècle permet de saisir les apports des recherches sur ce terrain, du point de vue de leur dynamique propre et surtout à l’aune de leurs questionnements globaux. Cette démarche vise aussi à éclairer les enjeux historiographiques actuels sous un jour spécifique, associant Russie et Europe médiane.

D’une façon générale, la recherche historique est marquée depuis 25 ans par des questionnements qui dépassent les logiques des blocs de la Guerre froide. Ainsi par exemple, l’intérêt porté aux interactions Est-Ouest est particulièrement intense1. Les causes immédiates de cette évolution sont multiples, l’unification allemande en est une. L’historiographie occidentale, et en particulier allemande, mais aussi l’historiographie des pays ayant intégré l’Union européenne au XXIe siècle, ont mis l’accent sur les répressions politiques, en lien avec une ouverture exceptionnelle des fonds des polices politiques, dans l’ancienne RDA notamment. Cette démarche a eu pour effet d’inclure dans les analyses menées sous cet angle l’ensemble de l’ancien bloc communiste2. Parallèlement, via notamment les Instituts historiques allemands installés à Varsovie (depuis 1993) et à Moscou (depuis 2005), le travail sur le temps long de l’entrecroisement et des échanges entre l’Allemagne et ces pays s’est renforcé. Que ce soient les coopérations prônées par l’Union européenne, ou encore la dynamique qui émane de la Central European University de Budapest, et bien d’autres initiatives encore, il s’agit de choix institutionnels fondés sur l’ouverture politique de l’après 1989-1991. Par ailleurs, la thématique impériale, qui sera abordée plus loin, a eu des échos particuliers en Russie, grâce à une coopération internationale très large dont la revue Ab Imperio3 est le forum le plus visible. Un autre champ d’étude a eu un impact désenclavant important, et est même devenu un des thèmes majeurs de l’historiographie depuis un quart de siècle: la Shoah, et plus généralement les violences de masse, qui sont analysées sous des angles de plus en plus divers. L’analyse des décisions centrales et locales, des interactions entre les institutions impliquées (relevant parfois de divers États), des différences entre situations a soulevé la question du rapport entre ces violences et leur ancrage territorial. Par ailleurs, les échanges entre spécialistes de la Shoah et chercheurs de l’Europe centrale et orientale, les connexions thématiques deviennent de plus en plus fréquents.

Au-delà du développement de l’historiographie des violences de masse, nombre de groupes sociaux, nationaux ou autres, marginalisés dans la recherche historique avant les années 1970, ou traités avant tout comme des stratèges menant des combats fondés sur des intérêts immanents, apparaissent désormais sur le devant de la scène historique. Ce changement de point de vue aboutit notamment à l’affirmation de l’histoire sociale sur un mode fort différent des récits traditionnels consacrés aux mouvements ouvriers et patronaux ou aux politiques sociales. Il engendre aussi une plus grande porosité des approches entre sous-disciplines historiques, et un intérêt pour les transferts de toutes sortes (politiques, culturels, techniques, économiques). Cette interpénétration des approches bouscule inévitablement l’histoire des relations internationales (voir le volume Mémoires et émotions au cœur des relations internationales, publié par une spécialiste de la Russie et un spécialiste de l’Europe centrale (Marès & Rey, 2014) et amène à envisager avec une attention renouvelée les aires culturelles.

La chute du mur et la dissolution de l’URSS ont de fait entraîné une remise en cause de la recherche sur cette zone, encore accentuée par le fait que l’approche des réalités locales exige la maîtrise de langues de plus en plus rarement enseignées en dehors des zones où elles ont un statut officiel. Outre cette fragilité des études des civilisations étrangères, pour des raisons tant budgétaires que de manque supposé de débouchés sur le marché du travail, les études historiques sur la Russie et l’Europe orientale et centrale ont fortement pâti de l’idée qu’il était dorénavant inutile de porter un regard spécifique sur une zone où la démocratie et le libéralisme économique étaient appelés à s’installer en suivant des règles a-territoriales. Par ailleurs, il est difficile d’intégrer la Russie à la vision dominante du progrès mondial du libéralisme, si ce n’est en tant que mauvais élève. De son côté, l’État russe encourage le refus du récit démocratique dominant à l’Ouest (Koposov, 2011). Or, l’évolution politique et intellectuelle de la Russie a un impact direct dans les pays de l’Europe médiane, car elle engendre un débat sur les catégories nationales et étatiques, et donc sur l’horizon de la souveraineté dans cette région4.

Ce décalage acquiert une ampleur nouvelle avec les débats autour de l’histoire globale – laquelle ne prend pas toujours l’Europe médiane en considération5 – et avec les multiples approches de l’histoire connectée. Les spécialistes de la région sont ainsi confrontés à deux défis. Le premier est posé par les partisans d’une forme de retour à une histoire des civilisations remaniée qui a d’abord servi à relativiser la Western Civilization dans les cursus nord-américains. Cette vision « d’en haut » met l’accent sur des aires qui intègrent parfois la Russie mais font de l’Europe médiane une périphérie sans intérêt, voire dénuée d’existence6. Le deuxième défi concerne le point de vue adopté par les historiens qui se réclament d’une démarche globale : ceux qui cherchent à étudier l’histoire sous l’angle de la globalisation et de ses diverses facettes et tentent de s’opposer à l’européocentrisme sans y parvenir réellement7, et ceux qui défendent une « histoire à parts égales » (Bertrand, 2011 et 2013). Cette dernière optique rappelle d’ailleurs l’importance de la maîtrise des langues et de la compréhension intime de cultures qui ne sont jamais des blocs cohérents. Elle impose aussi une perception critique de la culture de référence de l’historien qui tient la plume8.

L’Europe médiane et la Russie sont donc au cœur des redéfinitions en cours des paradigmes historiques globaux, et elles occupent même parfois une place centrale dans les débats. Par exemple, comme on l’a déjà évoqué, dans les débats consacrés aux violences et à leur inscription spatiale. Cette aire alimente aussi les réflexions consacrées aux approches qui ne sont pas fondées sur des sources en anglais ou en autres langues « majeures ». L’ouverture des archives dans l’ex-zone soviétique souligne d’ailleurs la nécessité de s’interroger sur ce point (Combe, 2009). Le tournant archivistique (dans ces pays, l’accès était fort restreint, et il est devenu un temps plus ouvert que dans les vieilles démocraties) a-t-il permis de véritables changements des paradigmes historiques ? A-t-il amené des compréhensions différentes ? Les « origines » de la Seconde Guerre mondiale, ou encore l’essence de la politique extérieure soviétique nous sont-elles aujourd’hui devenues plus claires ? Sans parler de questions qu’il était auparavant difficile de traiter faute de documentation détaillée, comme les motivations des dirigeants soviétiques à des moments clés. L’interrogation sur l’impact de l’ouverture des archives ne peut trouver de réponse qu’en fonction de la place prise par l’Europe médiane et la Russie9 au cœur de nombreux questionnements historiques dorénavant vus comme « globaux ». Nous retiendrons ici ceux qui nous semblent particulièrement porteurs pour les années à venir.

La question de l’histoire transeuropéenne (et donc transnationale) est devenue centrale à partir de 1989. Dans un premier temps, elle a pris forme sous l’influence de la construction institutionnelle et politique qui a émergé dans les années 1950 (Patel, 2010). L’analyse des histoires centre et est-européennes est largement restée en marge de ce processus. Or une véritable vision transeuropéenne du XXe siècle ne peut plus s’inscrire dans ce cadre originel. Par ailleurs, construire un récit historique commun, qui intègre les conflits ayant divisé le continent dans son ensemble, interdit la confection d’une mémoire européenne sur le modèle des genèses de l’État national. Un tel récit ne peut être une agglomération de récits nationaux, mais au contraire des histoires des diverses grandes régions européennes dont la définition n’est pas fixée et a très souvent changé au cours des siècles. Les synthèses sur la zone située entre l’Allemagne et la Russie contemporaines sont pour l’instant surtout américaines (Wandycz, 1992, Snyder, 2003 et 2012), et la façon d’approcher cette zone est justement un des objets de ce dossier voir l’étude de Paul Gradvohl). Penser ces régions implique de dépasser les clivages géopolitiques, de remettre en question l’évidence du « bloc » de l’Est, et d’intégrer les « neutres » ou autres pays qui n’étaient pas alignés sur l’opposition majeure de la Guerre froide. Ce dépassement vaut aussi pour les groupes auparavant négligés et qui pourtant se maintiennent : Roms, confessions diverses, histoires « locales »10. Cela pose cependant la question des formes prises par l’histoire globale. Au cadre national s’ajoute une histoire « régionale », une histoire qui associe comparaison et analyse des connexions et des interactions. Cette démarche correspond par ailleurs à un questionnement sur les nations et les empires, leur construction, leur gestion mais aussi leur disparition. Il ne s’agit pas d’un retour à l’histoire des empires et des grandes civilisations, mais d’un désenclavement des récits historiques.

L’analyse des phénomènes réunis sous l’étiquette « impérial » ou « post-impérial » renvoie à ce que l’on appelle désormais le « paradigme impérial ». Comme le montre l’analyse de Marina Mogilner dans notre dossier, celui-ci n’est plus organisé autour de l’idée d’un centre, d’où auraient rayonné pouvoir et culture. Cette vision de la question impériale, complexe et polyphonique, était largement ignorée par l’historiographie soviétique mais également occidentale). Il s’agit donc là d’une véritable rupture. Les recherches actuelles, pour lesquelles la revue Ab Imperio est un lieu précieux de réflexions, s’attachent à montrer combien les expériences russes et soviétiques de zones frontières épaisses et mouvantes rejoignent d’autres cas proches, en Amérique du Nord tout particulièrement. Cette approche désenclave la perception des rapports sociaux et réduit la part de recours à l’exotisme. Elle offre aussi des passerelles entre spécialistes du monde russe et centre ou est-européen, mais aussi d’autres aires. Elle permet, de plus, de mettre l’accent sur de vastes régions de confins qui font le lien entre Russie, Turquie et Europe centrale. Or les statuts des divers territoires compris dans ces marges impériales ont été fort variables. Ce qui mène aux cadres temporels.

Le choix des bornes chronologiques constitue en effet un outil majeur pour isoler, parfois essentialiser des groupes et des États, ou au contraire pour éclairer de façon plurielle et transversale l’histoire de ces régions, ou de certaines thématiques. Les exemples sont très nombreux. Nous pouvons mentionner la question des ruptures et des continuités pré- et post 1917. Choisir, comme l’a fait l’historien britannique Orlando Figes (Figes, 2007), la grande famine russe de 1891 et la mort de Lénine en 1924 comme cadre temporel à son histoire de la révolution russe est une façon de réinscrire les événements révolutionnaires dans la longue durée, de les intégrer dans une histoire de troubles politiques, économiques et sociaux au sein de laquelle Octobre 1917 ne constitue plus une rupture radicale avec le passé. Quant à Andriy Portnov, qui consacre dans notre dossier une étude à l’historiographie en Ukraine, il montre que si l’ « histoire nationale » a remplacé la « lutte des classes », si le contenu idéologique et le décor terminologique ont changé, la rupture de décembre 1991 est toute relative, tant les conséquences de l’évolution de la science historique, des pratiques intellectuelles et des normes institutionnelles de l’époque soviétique se font encore ressentir de nos jours. Les choix méthodologiques et thématiques des historiens sont en partie définis par la nature des institutions scientifiques ukrainiennes créées à l’époque soviétique et qui perdurent de nos jours. Ainsi, un élargissement des bornes chronologiques habituelles, ou une analyse fine des processus institutionnels internes dans un État en particulier permettent de remettre en cause la vision d’une histoire soviétique qui serait née en Octobre 1917 et aurait disparu en décembre 1991 : une histoire qui a parfois été décrite comme située hors du cours historique commun d’une humanité « normale ».

Par ailleurs, en ce qui concerne la période communiste elle-même, les points de vue sont multiples. Certains chercheurs11 considèrent que les transformations successives des formes de la répression après 1945 n’ont pas changé le caractère totalitaire des régimes communistes, encore démontré par leur incapacité à se réformer dans les années 1980. Comme dans le cadre des dates choisies 1933-1945/1968 par Timothy Snyder pour définir les « terres de sang », l’enjeu est somme toute de savoir si l’histoire d’une période considérée pendant de nombreuses années comme totalitaire peut s’écrire à part, ou si, comme le veut l’école « révisionniste », elle ne mérite pas de traitement séparé. L’évolution de l’histoire sociale offre ici des pistes intéressantes. Sur la Pologne, Dariusz Jarosz voir son article dans notre dossier montre que, sous le communisme, la société polonaise a largement pratiqué un « petit individualisme » inscrit dans les interstices laissés par le pouvoir, et dont ce dernier a été obligé de tenir compte. Un processus d’adaptation a eu lieu, auquel de nombreux acteurs sociaux ont participé : les limites entre dominants et dominés sont complexes et mouvantes12. En Pologne, la résistance politique et l’adaptation au système imposé ont coexisté sur des modes particuliers et changeants. Toutefois, des différences importantes sont perceptibles entre les régions de l’ancien bloc soviétique, que les recherches commencent à repérer dans une perspective contrastive qui prend en compte les interactions.

Le fait de proposer des cadres chronologiques plus larges, d’adopter une démarche « d’en-bas », de dépasser la vision « totalitaire », dominante depuis l’après-guerre et jusqu’aux années 1970, mais qui perdure au-delà de la chute de l’URSS (Malia, 1995; Pipes, 1993a, 1993b), ou encore la recherche de nouvelles interprétations n’entraînent pas toujours une mutation des paradigmes historiographiques : dans l’ancienne zone communiste, des pans entiers de la recherche restent soumis au carcan du politique, empêchant dès lors la « déconstruction » des objets d’études. On peut mentionner les thématiques liées à la Seconde Guerre mondiale, mais également, en Russie notamment, les révolutions. Korine Amacher étudie dans notre dossier l’évolution des interprétations du passé révolutionnaire dans la production historiographique post-1991 : la révolution, présentée durant 75 ans comme « l’heure de gloire de l’humanité », placée au centre de l’historiographie soviétique, est à partir de 1991 souvent décrite comme un temps de violence destructrice. La perception des anciens héros révolutionnaires s’est en conséquence radicalement transformée. Toutefois, la convocation permanente du passé révolutionnaire dans la sphère politique et intellectuelle, le plus souvent pour agiter le spectre des révoltes destructrices, « absurdes et sans pitié » (selon la célèbre formule de Pouchkine répétée à l’envi par les uns et les autres de nos jours en Russie), rend complexe la tâche des historiens russes. Le « mythe d’Octobre » perdure et la révolution n’est pas « terminée ». C’est la raison majeure pour laquelle elle peine à se transformer en « simple » objet d’histoire, et les anciens révolutionnaires en « simples » personnages historiques (Buldakov, 2010; Kolonitskii, 2009). Il ne s’agit pourtant pas uniquement de l’historiographie russe. Des historiens ont souligné qu’Orlando Figes avait proposé peu de questionnements réellement novateurs sur la révolution russe. De même, sa vision du mouvement révolutionnaire, par exemple, est classiquement libérale. Nonobstant, son ouvrage, dans lequel les destins individuels, et d’une façon générale le « peuple », sont placés sur le devant de la scène, a eu un goût de nouveauté légitime pour un vaste public. Ce qui indique que la clé du succès est sans doute aussi dans la capacité à donner de la chair à l’histoire, à la peupler. De nos jours, le mode d’écriture contribue à une évolution qui met en avant l’acteur individuel et son ressenti.

L’art de l’écriture revient en effet de plus en plus sur le devant de la scène historique. Le lien entre littérature et histoire est revendiqué chez nombre d’historiens (Le Débat, 2011). Mais c’est tout le rapport aux sources qui a évolué. L’utilisation de textes littéraires dans l’investigation historique s’impose désormais comme une pratique acceptée, ce qui correspond à la prise en compte de plus en plus fréquente des archives personnelles (journaux intimes, mémoires, correspondance, etc.). Les historiens traitent aussi les sources d’archives désormais traditionnelles avec un esprit plus critique, ils portent un regard plus circonspect sur les conditions de production et de conservation de ces documents par les administrations, et peuvent ainsi aborder ces matériaux personnels et littéraires avec une méthode déjà bien rodée. Cet élargissement de la base documentaire, qui inclut aussi l’histoire orale, correspond à la fin d’un certain marxisme méthodologique, qui mettait en avant des groupes dotés d’une conscience de classe et des logiques de défense d’intérêts immanents. Avec le travail sur la construction des perceptions individuelles, c’est le détail des circulations des biens et des idées, mais aussi des personnes, qui est devenu l’objet de nombreuses études. La recherche sur les émigrations, les exils et les diasporas s’est profondément transformée et elle occupe de nos jours, notamment en Russie, une place importante dans les études tant historiques que littéraires. D’une part, avec la disparition de l’URSS, plus de vingt millions de Russes se sont retrouvés hors des frontières « nationales ». D’autre part, si auparavant, le monde de l’émigration russe et le monde soviétique étaient traités séparément, comme le suggère le titre de l’ouvrage de Roman Goul – J’ai emporté la Russie – (1981), ils sont aujourd’hui de plus en plus appréhendés dans une perspective européenne et globale, en termes de contacts et de circulations (Morard, 2013). Toutefois, si on peut évoquer l’émergence d’un nouvel objet d’études, qui accorde une large part aux circulations transnationales, Marina Sorokina montre dans notre dossier que l’émergence et le développement de ce nouveau et immense champ de recherche que constituent les (é)migrations ne peut faire l’économie d’une réflexion profonde sur les cadres conceptuels et terminologiques en amont.

Toujours est-il que, comme le montre le projet de publication d’un dictionnaire biographique des émigrés scientifiques par la Maison de l’émigration russe Alexandre Soljenitsyne à Moscou (cf. l’article de Marina Sorokina), la tendance est à chercher les dimensions individuelles plutôt que de recourir à de grandes idéologies ou d’en décrire les cheminements généraux. Dans un tout autre registre, mais qui confirme ce « retour » des individus et la propension à étudier les destins individuels plutôt que les grandes causes sociales et politiques, des chercheurs étudient depuis des années déjà ce qu’ils nomment les pratiques autobiographiques, en Russie tsariste et en URSS (Hellbeck, 2004). L’étude de ces écrits autobiographiques montre que leurs auteurs ont tenté de participer au projet de transformation radicale de la société en cherchant l’harmonie entre idéal individuel et idéal collectif. Et il est, par exemple, significatif que si Alexandre Herzen continue à nourrir la recherche historique de nos jours, ce n’est pas, comme cela fut le cas à l’époque soviétique, en tant que « père » du mouvement révolutionnaire russe, de combattant courageux qui consacra sa vie à lutter pour la liberté du « peuple russe », mais en tant qu’individu qui fut emporté dans le tourbillon de l’Histoire et qui, à travers son écriture autobiographique, tenta d’articuler l’individuel à l’universel. La chercheuse Irina Paperno a montré comment, dans leurs Mémoires, les intellectuels soviétiques se sont référés à Herzen pour inscrire leur drame intime dans le drame collectif qui se déroulait autour d’eux : à l’idée de fatalité du grand récit répondait l’impression que si on ne pouvait faire l’Histoire, tout au moins pouvait-on y prendre part en pratiquant une écriture autobiographique dont les Mémoires de Herzen étaient perçus comme le modèle. Et c’est de cet Herzen-là, qui avait articulé ses drames personnels au drame de l’histoire, et non du Herzen « révolutionnaire » et « démocrate », que les intellectuels soviétiques se sont sentis proches (Paperno, 2010).

L’individu se trouvant au centre de bien des enquêtes historiques, se pose la question de l’utilisation des autobiographies et des ego-documents. Qu’en faire ? Ont-ils changé notre perception du stalinisme ? Sur un autre plan, l’approche individuelle ravive l’étude des modes de domination et de résistance à celle-ci. C’est tout autant la question de l’individu qui « subit » l’Histoire que celle du chef ou du « grand homme ». Ce « retour des héros » (Amacher & Heller, 2010) et des chefs Cohen, 2013 s’inscrit par ailleurs dans une logique internationale qui connaît un boom des biographies historiques, comme le montrent les biographies de Staline (Montefiore, 2005), de Lénine (Volkogonov, 1995, Marie, 2004), Carrère d’Encausse, 2012 ou encore de Beria (Thom, 2013). Placer l’Histoire dans l’Individu et inversement nous interroge sur cette personnalisation protéiforme. Et surtout, au-delà des succès de librairie, est-ce que, encore une fois, les paradigmes historiques ont changé ? Paradoxalement peut-être, il est possible de le vérifier quand on s’interroge sur les atteintes à l’intégrité des personnes, donc à la violence, qui oblige à préciser les positionnements de façon radicale.

L’insistance sur les violences dans des situations où elles sont très nombreuses est encore souvent associée à des causalités parfois réduites à une chaîne hiérarchique en action. Même si l’on commence à affronter la question des enchaînements et les causes, les réflexions sur le passage à la phase violente restent limitées. Pourtant, le thème des frontières en général est central et, plus singulièrement, celui des frontières de la violence. Dans l’ensemble de l’ex-bloc soviétique, le fonctionnement des frontières d’État et la hantise de voir se renforcer leur pouvoir séparateur ont pesé lourd. En retour, on peut se demander si les « terres de sang » définies par Timothy Snyder ne sont pas, par essence, une zone frontière. La force des répressions qui, sous Staline, se sont déroulées dans ces zones puis leur transformation en lieu de massacres de masse pendant l’occupation nazie tendent à leur donner une identité singulière bien longtemps après la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Cette idée en sous-tend une autre, plus ou moins explicite, à savoir que les « terres de sang » entraîneraient, pour ses habitants, un rapport à l’histoire et au pouvoir durablement affecté. Chacun, individuellement, devient ainsi porteur d’une expérience du totalitarisme qui le distingue d’individus n’ayant pas connu cette double calamité meurtrière. Il y aurait donc création d’une entité géo-sociale lors de la phase paroxystique des violences contre toutes sortes d’individus (civils, prisonniers de guerre, etc.). Cette hypothèse forte mériterait un débat détaillé. Contentons-nous de la relever et de souligner le contexte de frontières étatiques mouvantes et de violences mêlant acteurs locaux et extérieurs, qui pose la question du droit et du recours au droit. Par ailleurs, qui sont les criminels ? Les massacres de masse, mais également les répressions staliniennes, posent un réel défi à l’historien. Est-il possible de tracer une frontière nette entre les bourreaux et les victimes ? C’est ce que l’on a un temps tenté de faire (Courtois, 1997), et c’est souvent ce que l’on tente de faire dans ces régions de Russie et d’Europe médiane, comme en témoignent les préfaces des diverses éditions du Livre noir du communisme. Le conflit en Ukraine a d’ailleurs ravivé les discours opposant « nazis » à « anti-nazis », en les réactualisant afin de définir qui est du bon côté de l’histoire et qui est du mauvais côté. La presse russe proche du pouvoir politique, d’une part, et de l’autre, une partie de la presse occidentale, utilisent le terme de « fasciste » tantôt pour désigner les militants de la place de l’Indépendance de Kiev (le Maidan), tantôt pour désigner Vladimir Poutine. Par ailleurs, le recours, même symbolique, au registre du droit pénal se perçoit aussi dans un mouvement de victimisation généralisée. Une passivité assignée à certains groupes sociaux et/ou nationaux, la construction de l’idée de nations victimes constituent les pendants de l’essentialisme des définitions de groupes nationaux. Ainsi, le crime représenté par les massacres de masse peut servir, à travers notamment un vocabulaire emprunté aux procès en justice, à la construction de catégories nationales ou autres à des fins de légitimation de revendications politiques présentes. Des procédures judiciaires ont d’ailleurs été intentées, notamment contre le Général Jaruzelski, au titre de la répression de décembre 1970 et de l’état de guerre instauré en 1981 en Pologne. Ces procédures, lancées en 2006 par la branche judiciaire de l’Institut de la mémoire nationale (IPN)13, n’ont pris fin qu’avec le décès de Jaruzelski en mai 2014.

Les réflexions qui ont abouti au panorama qui précède ont permis de dégager plusieurs constats. Ceux-ci portent sur les pratiques au sein de la corporation historienne, mais également sur l’insertion des historiens dans les sociétés où ils interviennent sur plusieurs registres. Aujourd’hui, de façon générale, en Europe médiane, en Russie et ailleurs, des tensions se manifestent entre historiens qui ont (ou qui s’attribuent) des fonctions de légitimation (des institutions, des États, des groupes, etc.), et ceux qui estiment que l’histoire doit privilégier une recherche aux résultats a priori incertains, fondée sur des questionnements qui ne relèvent pas de prescription politique. Plusieurs problématiques, centrales pour les régions étudiées, contribuent à la désunion historienne. La première concerne le sens à donner aux histoires nationales. Des programmes politiques, comme celui du parti Droit et Justice dès sa création en 2001 en Pologne, ou encore des politiques publiques, comme celles menées depuis 2010 en Hongrie sous les gouvernements de Viktor Orbán, ainsi que depuis 2000 en Russie, avec Vladimir Poutine, demandent ouvertement à l’histoire nationale de fournir une boussole aux populations plongées dans le doute et le pessimisme. En période de crise politique et budgétaire, les pressions qui s’exercent en faveur d’un discours historique visant à forger des identités heureuses sont, dans certains États de l’ancienne zone communiste, très fortes. Ce cadre n’est d’ailleurs pas toujours cohérent, ce qui laisse une certaine marge d’interprétation aux historiens. La deuxième problématique est celle des débats mémoriels et de la mise en perspective du nazisme et du stalinisme, vus comme identiques ou non. Ces débats sont particulièrement complexes, et les interprétations au sujet des répressions soviétiques et nationales-socialistes, ou encore de la Seconde Guerre mondiale, ainsi que le recours à des procédures pénales placent les historiens dans une position difficile. Sans intervenir ici sur les tentatives au Conseil de l’Europe pour faire condamner en bloc les « crimes des régimes communistes totalitaires »14, il faut signaler combien la recherche de responsables et de coupables pèse sur les historiens. La vision judiciaire s’étend aux complices, donc aux « collaborateurs » des uns ou des autres. Dès lors, les pressions exercées par les pouvoirs politiques (le fléchage des financements les reflète plus ou moins directement), les attentes de désignation de coupables, les exigences de légitimation de la grandeur passée, mais aussi parfois des politiques de répression, soumettent les historiens de la Russie et de l’Europe médiane à des demandes de catégorisations englobantes et univoques trompeuses, que ce soit pour condamner ou pour glorifier. Évoquer ces attentes ne signifie pas annoncer un avenir particulièrement sombre, mais signaler l’existence d’obstacles qui ne sont pas à négliger.

Ainsi, on l’a vu, depuis un quart de siècle, des évolutions importantes ont marqué le travail des historiens spécialistes de l’Europe médiane et la Russie, au sein et à l’extérieur de cette zone. Alors que jusqu’à la fin de la domination communiste, les historiens de la Russie travaillaient rarement avec des collègues de l’Europe médiane dans ses diverses composantes, on note depuis la fin des régimes communistes un décloisonnement progressif, une interconnexion des questionnements et des approches. De plus en plus de collaborations se nouent entre les chercheurs de différents pays : allemands, français, russes, polonais, ukrainiens, etc.15 Le présent dossier illustre donc aussi un processus en cours. De même, l’hypothèse de l’exception régionale radicale (soviétologie, école totalitaire, etc.) est fortement mise à distance. L’idée de clôture d’un territoire du fait d’une souveraineté étatique perçue comme absolue ne sert plus de point de référence, ni d’horizon d’attente. Aujourd’hui, travailler sur un espace ne signifie pas étudier un espace unique, mais apporter des pierres à une histoire abordée dans une perspective globale, ce qui impose des regards croisés considérés avec une égale attention.

Les changements sont donc réels, tant ici que là-bas, même si, de prime abord, les historiographies nationalistes occupent souvent encore la première place, tout comme les conflits nationaux et les guerres des mémoires. En ces temps de commémoration des conflits mondiaux ou de la fin des pouvoirs communistes en Europe, on perçoit combien les historiens peuvent faire des choix divergents. Par ailleurs, la relation entre histoire académique et recherche d’une part, politiques publiques du passé (enseignement, médias, légitimations partisanes) de l’autre, n’épuise pas l’éternelle question de l’impact de la recherche sur la société, et de l’influence des évolutions sociales sur la recherche. Les avancées en matière d’interprétation historique sur l’Europe médiane et la Russie depuis vingt-cinq ans s’inscrivent dans ce cadre global. Nous ne retiendrons que deux exemples.

Le stalinisme par exemple était vu soit comme un prolongement de l’autocratie russe, soit comme un moment totalitaire exogène au sein d’une histoire nationale ou impériale. En accédant à de nouveaux documents à la fois sur l’action personnelle de Staline et sur la vie de la société soviétique, en questionnant les stratégies plus ou moins cohérentes des organes soviétiques et les modes d’interaction avec les divers acteurs au sein et hors de l’URSS, il est devenu possible de démontrer non seulement que le stalinisme était moins isolé qu’on ne l’imaginait16 mais également que la société soviétique sous Staline était instable (Geyer & Fitzpatrick, 2009). La singularité du communisme apparaît donc de plus en plus comme étant fondée sur des jeux d›appropriation croisés complexes, et non pas sur une extranéité ou une exception historique. Enfin, en abordant le paradigme impérial, c’est, comme on l’a évoqué précédemment, une autre dimension des discours de l’avant 1989/1991 qui est remise en question. La version actuelle du paradigme impérial est fondée sur l’idée d’une articulation complexe entre impulsions centrales et initiatives décentralisées. L’adaptation mutuelle est au cœur de cette approche. L’analyse « impériale » désacralise ainsi l’État central et introduit des acteurs multiples comme les administrations régionales ou locales, des groupes sociaux plus ou moins représentés dans l’appareil de décision central, en les dotant d’un rôle potentiellement important.

D’une façon plus générale, les interprétations dominantes jusqu’à 1989/1991 situaient le nœud de l’analyse historique des sociétés et États autour de la question de la domination politique. Celle-ci rendait secondaires les analyses des rapports sociaux, culturels ou politiques. À partir des années 1980, l’intérêt des historiens se focalise de plus en plus sur la façon dont se construisent les liens sociaux et culturels au sein des sociétés, y compris dans la vie quotidienne. Les historiens étudient les interactions entre des acteurs qui étaient souvent vus il y a trente ans comme secondaires, car situés en dehors des cercles du pouvoir, et parce que leurs pratiques n’ont pas généré des décisions politiques repérables, conséquences d’une impulsion ou pression « d’en-haut ». Toutefois, les évolutions suscitées par ces acteurs « secondaires », si elles sont moins aisément discernables, sont tout aussi importantes sur le long terme que les décisions politiques au jour le jour.

Dès lors, à défaut de rupture paradigmatique nette et générale, il est possible de discerner, chez les historiens qui ne s’inscrivent pas dans une logique de légitimation, un souci de sélection de territoires, d’échelles, et d’objets spécifiques17, un intérêt pour les pratiques alternatives face à des contraintes ou des sollicitations souvent vigoureuses du politique sur les divers acteurs sociaux. De l’histoire des opposants et des oppositions de toutes natures, de celle des exilés, des marginaux, jusqu’à l’histoire des répressions, jamais suffisamment rassurantes pour ceux qui les commanditent, l’Europe médiane et la Russie offrent des terrains d’investigation fructueux.

Prendre la mesure des évolutions des historiographies d’Europe médiane et de la Russie, tel est le modeste enjeu de ce dossier. Nous espérons qu’il permettra d’attirer l’attention sur ce que la prise en compte de cette région peut apporter aux réflexions historiques générales sur le XXe siècle et ses recompositions sociales, économiques, politiques et culturelles.

Bibliographie

Notes

1 Voir les programmes du Zentrum für Zeithistorische Forschung (ZZF) à Potsdam: http://www.zzf-pdm.de/.

2 Les divers instituts responsables des fonds des anciens services de répression ont tous publié des documents sur la coopération entre pays du bloc et traité de l’influence soviétique. On peut citer Grúňová (dir.) (2008)

3 Voir http://abimperio.net/>.

4 La conception et la pratique des frontières en URSS ont fait l’objet de nombreux travaux en France aussi, par exemple Cœuré et Dullin (2007), Dullin (2014) ou Gousseff (2013), qui permettent de saisir en partie les visions soviétiques. Le pacte germano-soviétique est un moment-clé pour évaluer les perceptions relevant de la sécurité, de l’autodétermination des peuples et de l’ordre international. Voir Musiał et Szumski (2102) et Kaminsky, Müller et Troebst (2011), ainsi que le compte rendu sur la confrontation entre historiens polonais et russes autour de 1939 par Stotland (2012).

5 Voir http://www.thewha.org/about-wha/areas-of-specialization-in-world-history/.

6 Voir http://sheg.stanford.edu/world. L’Université de Stanford propose deux modules: histoire des États-Unis et histoire du monde. Dans ce dernier, pour la « Modern History », la Chine existe à travers la révolution culturelle et Nankin (l’occupation japonaise), alors que la Russie n’apparaît pas. L’Amérique hors États-Unis n’existe que dans le module consacré aux États-Unis, comme les Philippines, ou encore Cuba et le Guatemala.

7 Voir Bertrand (2013), « Histoire globale, histoires connectées: un ‘tournant’ historiographique ? », dans Caillé et Dufoix (2013), pp. 44-66.

8 Interview de Romain Bertrand dans le Monde du 18 octobre 2012: http://www.lemonde.fr/livres/article/2012/10/18/romain-bertrand-inquieter-les-certi-tudes17770563260.html.

9 Sonia Combe (2013) a rappelé dans son mémoire d’habilitation les errances des classifications géographiques (entre autres) pratiquées dans les bibliothèques (p. 165-169 et p. 191-198 notamment). Fondamentalement, les catalogues reposent sur des catégories fixées à la fin du XIXe siècle sur la base des États alors dominants aux yeux des bibliothécaires nord-américains et britanniques.

10 Sonia Combe (2013) a rappelé dans son mémoire d’habilitation les errances des classifications géographiques (entre autres) pratiquées dans les bibliothèques (p. 165-169 et p. 191-198 notamment). Fondamentalement, les catalogues reposent sur des catégories fixées à la fin du XIXe siècle sur la base des États alors dominants aux yeux des bibliothécaires nord-américains et britanniques.

11 Voir par exemple Nicolas Bauquet (2013) sur l’Église catholique dans les années 1944-1964 en Hongrie.

12 Les travaux de Dariusz Stola et de Dariusz Libionka vont dans le même sens.

13 Voir le bulletin de presse du 3 avril 2006 publié par l’IPN: http://ipn.gov.pl/wydzial-prasowy/media-o-ipn/przeglad-mediow-3-kwietnia-2006-r.

14 Voir http://assembly.coe.int/mainf.asp?link=/documents/adoptedtext/ta06/fres1481.htm.

15 Le compte rendu d’activités du Centre polono-russe de dialogue et d’entente pour 2013 (http://www.cprdip.pl/main/file.php?id=247&w=600&h=400&bgnews=0) montre l’importance de ces coopérations autour de l’histoire. Le Groupe des questions difficiles entre la Pologne et la Russie est aussi très actif (voir http://www.mgimo.ru/rectorat/docs/document31591.phtml en russe).

16 Voir Cohen (2010) sur les circulations.

17 Voir l’approche de Kenney (2003) sur la rupture politique en Europe centrale à travers les contestations culturelles notamment, en particulier à Wrocław en 1988; ou encore le travail de Muriel Blaive (2013) sur l’analyse de villes aux frontières comme outil pour saisir la construction territoriale. Ce type d’approche n’existait pas avant 1989 pour cause tant d’absence d’accès aux sources et de difficultés à pratiquer l’histoire orale, démarche encore peu utilisée en général, que de questionnement initial.