Language:

Revue d’études comparatives Est-Ouest

Book Review

Revue des livres

Edvard BeneŠ. Un Drame Entre Hitler et Staline Paris, Perrin, 2015, 502 p.

Frédéric Dessberg and Antoine Marès

a1 Maître de conférences à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne, détaché aux écoles militaires de Saint-Cyr Coëtquidan.

Edvard Beneš (1884-1948) demeure encore aujourd’hui une figure peu connue en France. Ministre des Affaires étrangères de Tchécoslovaquie de 1918 à 1935, puis président de la République jusqu’aux accords de Munich, il a dirigé le gouvernement tchécoslovaque en exil à Londres pendant la seconde guerre mondiale, avant d’assurer à nouveau la fonction de président, jusqu’à sa démission dans les mois qui ont suivi le coup de Prague de 1948. Ce personnage central de l’histoire européenne de l’entre-deux-guerres a pourtant fait l’objet de nombreux travaux, mais surtout en langues tchèque et anglaise. Qu’il s’agisse d’études scientifiques approfondies sur son rôle politique en Tchécoslovaquie et en Europe, d’hagiographies célébrant l’un des pères de la Première République tchécoslovaque et l’un des animateurs de la scène politique européenne de son époque, ou bien de pamphlets contre le président qui a successivement cédé à l’Allemagne nazie et au pouvoir soviétique, ces biographies demeurent difficilement accessibles aux lecteurs français.

Antoine Marès, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste de l’Europe centrale, a rédigé cette biographie importante en s’appuyant non seulement sur les archives tchécoslovaques, mais également sur les sources françaises, ce qui apporte un angle nouveau et essentiel à la connaissance du personnage. L’auteur livre ainsi, avec cette dimension « française » de la biographie, une appréciation extérieure, voire parfois distante, à l’abri des passions et des polémiques entourant l’œuvre politique de Beneš. Cette approche éminemment scientifique vise à placer le personnage étudié dans son contexte national et international. Il ne faut pas en effet s’en tenir au sous-titre du livre (« Un drame entre Hitler et Staline »), qui ne concerne finalement que le dernier tiers de la biographie. L’histoire d’un homme, qu’il nous est donné de lire ici, est également une histoire précise de la Tchécoslovaquie et de l’Europe centrale dans la première moitié du xxe siècle.

Comme le souligne Antoine Marès dans l’épilogue, cette biographie s’organise en trois thèmes, autour de ruptures sociales (l’ascension personnelle), politiques (de l’empire austro-hongrois à la république soviétisée) et stratégiques (sur la place de la Tchécoslovaquie en Europe, entre l’Est et l’Ouest). On peut y voir également les ruptures chronologiques des « années en 8 » (1918, 1938, 1948), qui ont marqué de manière dramatique l’histoire de la Tchécoslovaquie et ont fait de ce pays, pour reprendre une expression de l’auteur, un « sismographe de l’Europe ».

La première partie de l’ouvrage est consacrée à la formation intellectuelle, à l’engagement politique et à l’ascension sociale d’Edvard Beneš. Issu d’une famille rurale modeste, enfant féru d’histoire et pétri de patriotisme hussite, il est envoyé au lycée à Prague. Puis il fréquente l’université Charles IV où enseigne Tomaš Garrigue Masaryk, futur premier président de la Tchécoslovaquie, qui devient sa figure tutélaire et l’éloigne du marxisme en le guidant vers la social-démocratie. Ses études le conduisent, à partir de 1905, à la Sorbonne, à Dijon où il obtient une licence en droit, à Berlin où il s’inscrit en thèse. C’est à Paris qu’il rencontre Anna Vlčková, qu’il épouse en 1909. Pour cette période comme pour l’époque durant laquelle Beneš participe à la direction de la République de Tchécoslovaquie, les aspects privés apparaissent dans le livre d’Antoine Marès, mais il s’agit avant tout d’une biographie politique. C’est donc au prisme de la naissance, de la construction et de la survie de son pays qu’est analysée l’action privée et surtout publique du personnage.

De l’action d’Edvard Beneš en France, avant la Grande Guerre ou pendant son exil dû à cette guerre, le lien avec la France ressort particulièrement. Résolument tourné vers l’Occident, Beneš voyage en France, en Angleterre, en Allemagne. Il se dévoue à la cause nationale en cultivant ses relations françaises (notamment dans les milieux socialistes), puis en vient assez rapidement, pendant la guerre, à jouer un rôle clef dans le chemin vers la reconnaissance du Comité national tchécoslovaque, après avoir mené une action unificatrice de l’opposition face à l’Empire austro-hongrois. Il mène ensuite une lourde tâche de négociation au cours de la Conférence de la Paix.

Dans cette première partie, les traits de caractère du jeune intellectuel entré en politique sont clairement identifiés. Guidé par son mentor Masaryk, il s’annonce comme un réformateur prônant le fédéralisme, la rupture avec Vienne n’étant annoncée qu’un 1916. Dépourvu d’intuition, à la différence de Tomás Masaryk, n’ayant pas les « vastes visions » ni le charisme d’un Milan Štefánik, c’est un travailleur infatigable qui connaît son rôle d’« atout français de Masaryk » (p. 115). Parmi ses qualités complémentaires des autres avocats de la cause nationale, l’auteur constate « une maîtrise incontestable de la scène internationale » (p. 91). Surtout, Beneš est conscient de l’influence qu’il peut jouer sur la diplomatie française, les intérêts stratégiques de Paris et de Prague étant souvent communs. Cette communauté de vue est telle, à partir de 1918, que les détracteurs des orientations du Quai d’Orsay voudront parfois voir dans ces dernières la main de Beneš et de la politique nationale tchécoslovaque. Cet exemple montre la méthode d’Antoine Marès : faire systématiquement part des différentes thèses avancées sur l’action de Beneš avant de proposer la plus certaine, archives à l’appui. Il peut ainsi, par exemple, enfoncer un nouveau clou dans le cercueil du mythe du complot maçonnique supposé avoir détruit l’Autriche-Hongrie, en éclaircissant la réalité des liens entre Beneš et la franc-maçonnerie.

Il est difficile de distinguer la politique étrangère de la Tchécoslovaquie dans l’entre-deux-guerres (objet de la deuxième partie du livre) de l’action de son patron. Beneš occupe alors le poste de ministre des Affaires étrangères, de 1918 à 1935, période pendant laquelle il multiplie les déplacements en Europe. L’auteur s’en explique d’emblée : « C’est le contexte européen et international qui compte désormais pour apprécier l’action de Beneš » (p. 129). Dans le récit des événements qui ont émaillé la période, la position du personnage apparaît à travers les priorités de sa politique. C’est une action dédiée à la protection des intérêts nationaux, à la justification de la carte d’un État tchécoslovaque difficile à défendre en cas de conflit, au retour des prisonniers de guerre. Pour cela, à la Conférence de Paris, Beneš adapte son argumentation à l’antigermanisme ambiant et fait jouer surtout ses qualités de modérateur. Il s’affirme également comme le défenseur de l’instauration de la démocratie en Europe centrale, comme un médiateur entre l’Est et l’Ouest du continent.

Dans les années vingt et la première moitié des années trente, Beneš est également l’homme de l’alliance avec la France, surtout de la confiance en la France, chargée d’organiser l’armée tchécoslovaque, mais en même temps, il est capable de rechercher une certaine autonomie. C’est évident lorsque Paris s’engage dans une direction dangereuse pour la sécurité de la Tchécoslovaquie (rapprochement avec la Hongrie suscitant la création de la Petite-Entente, en 1920) ou sur la pente glissante de la politique de force envers l’Allemagne (occupation de la Ruhr, 1923). C’est également, et peut-être surtout, l’homme du soutien à la Société des nations, où il joue une part très active, et de l’élaboration de la politique de sécurité collective.

En même temps, Antoine Marès ne cache pas les faiblesses de cette politique. Ce sont, à l’intérieur, un « tchécoslovaquisme » qui laisse en marge les minorités (p. 158), des rapports exécrables avec l’opposition et, à l’extérieur, des relations inégales avec les partenaires européens (voire mauvaises avec certains : Italie, Pologne), une déception (et une contestation intérieure de son action) à la suite des accords d’octobre 1925 et du projet de pacte à Quatre de juin 1933. Beneš demeure un inconditionnel de la sécurité collective et trouve là les limites de son action. Comme les dirigeants français, il s’enferre dans le projet de Locarno oriental, suivant en cela Barthou (ce dernier est toutefois montré dans l’ouvrage beaucoup plus détaché du dogme de la sécurité collective qu’il ne l’était en réalité). Cet attachement à la voie française est à nouveau visible lorsque Beneš, pour ne pas dévier de la ligne française, insiste auprès de Staline, à l’occasion de la signature du pacte d’assistance mutuelle soviéto-tchécoslovaque du 15 mai 1935, pour rendre une éventuelle intervention soviétique au profit de la Tchécoslovaquie dépendante d’une opération française préalable.

Les points cardinaux qui orientent la politique de Beneš (sécurité collective, solidarité française, ouverture envers l’Union soviétique) deviennent des objets de désenchantement à partir de son accession à la présidence de la République. La troisième partie de l’ouvrage concentre les événements les plus dramatiques, les points les plus contestés de l’action du président tchécoslovaque : les accords de Munich, le rapprochement avec les Soviétiques à partir de 1943, les décrets portant son nom sur l’expulsion des populations allemandes de Tchécoslovaquie, le manque de combativité face à Klement Gottwald à l’heure de la prise du pouvoir par les communistes, en février 1948.

Sans revenir sur ces événements, par ailleurs méticuleusement décrits, retenons des différentes positions de Beneš une certaine naïveté relevée par l’auteur (p. 252). Mais au sujet de la défaillance française à Munich, si (l’épisode est connu) le président refuse d’écouter les avertissements d’Hubert Beuve-Méry, son tort est davantage d’avoir été manipulé qu’aveuglé, d’avoir trop compté sur la capacité des personnalités politiques françaises favorables à la fermeté d’emporter la décision. La proposition de cession de territoires à l’Allemagne, le refus d’appeler les Tchèques à la résistance par les armes, comme le souligne l’auteur, ont surtout été les reproches de ceux qui, à l’instar d’Édouard Daladier, avaient décidé de ne pas intervenir.

Encore une fois, pour l’auteur, Beneš n’est pas un visionnaire. Il ne dénonce que très tardivement, une fois en exil à Londres, le danger hitlérien. Surtout, plus qu’auparavant, il a les mains liées. Son gouvernement provisoire doit être avalisé par le gouvernement français (c’est également le cas du gouvernement polonais en exil, en septembre 1939). Le rapprochement avec Moscou, exigé par les considérations géopolitiques et militaires de la deuxième moitié de la guerre, attise la méfiance des Alliés. Pourtant, lui était-il possible d’agir autrement ? C’est une question essentielle posée par Antoine Marès, au sujet d’une position envers l’Union soviétique qui avait beaucoup de points communs avec celle du général de Gaulle. La réponse se trouve dans les faits : les négociations avec Moscou au sujet de la Ruthénie subcarpatique et de l’alliance soviéto-tchécoslovaque ne peuvent se dérouler sur un pied d’égalité. De même, la formation du gouvernement et le programme de Košice d’avril 1945 portent la marque de l’influence soviétique et communiste contre laquelle Beneš, très isolé et d’une santé fragile au début de 1948, ne peut plus lutter.

C’est finalement un dirigeant peu enclin à se remettre en cause, réticent à l’usage de la force, mais également un patriote attaché à la démocratie et au pluralisme des opinions, qui est décrit dans cette biographie extrêmement bien documentée, nuancée, et d’une qualité littéraire évidente. Edvard Beneš aura été à la fois le symbole d’une construction politique démocratique et pacifique au cœur de l’Europe et celui d’une impuissance face à la réalité de la situation géopolitique de son pays.