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Revue d’études comparatives Est-Ouest

Book Review

Revue des livres

Labour and Social Transformation in Central and Eastern Europe. Europeanization and Beyond London; New York : Routledge, 2016.

Bernard Chavancea1, Violaine Delteil and Vassil Kirov

a1 Professeur de sciences économiques, Université Paris Diderot

Cet ouvrage collectif est consacré aux questions du travail, de l’emploi et des relations professionnelles en Europe centrale et orientale post-socialiste. Les contributeurs sont des spécialistes français, britanniques, polonais, tchèques, hongrois et bulgares ; la majorité des chapitres étudient l’évolution dans l’ensemble de la région, ou dans plusieurs sociétés, dans une perspective comparative, cherchant à conjuguer les approches micro- et macro-sociales. Une première partie est dédiée à l’évolution de l’emploi et de ses formes dans des pays caractérisés comme des « capitalismes dépendants »; la seconde partie traite des rapports des pays d’Europe centrale et orientale avec l’« européanisation » du travail et des relations industrielles.

Deux grandes thématiques structurent les contributions. La première est celle d’une européanisation négative ou problématique dans la sphère du travail, qui accompagne le caractère dépendant des capitalismes post-socialistes d’Europe ; la seconde porte sur l’ambivalence relative du rôle des multinationales étrangères dans les relations professionnelles, qui nuance dans une certaine mesure les formes de la dépendance.

François Bafoil souligne les limites de l’« européanisation » dans le domaine des revenus et des négociations salariales. Au regard des anciens pays membres de l’Union européenne, si les nouveaux pays adhérents ont vu l’écart salarial relativement réduit en comparaison de ce qu’il était en 1989, les syndicats se sont effondrés – la participation est tombée à un niveau bien inférieur à l’Europe de l’Ouest – et il n’existe pas de système consolidé de négociation de branches : leur extension est approximativement la moitié de ce qu’elle représente chez les anciens membres de l’Union (Slovénie exceptée).

Pour Guglielmo Meardi, le « modèle social européen », dont les limites étaient déjà manifestes, a joué un rôle négligeable dans le processus d’adhésion des nouveaux pays membres de l’UE. Puis il s’est pratiquement effondré dans les années 2000, un phénomène accentué sous la présidence néolibérale de la Commission Barroso. Les règlements communautaires sur les conditions de travail sont de toute façon si légers qu’il est facile de les tordre en sens inverse. L’auteur relève que la Pologne a ravi à l’Espagne le record européen de la part d’emplois temporaires. Les négociations salariales sont très décentralisées, les institutions nationales tripartites (syndicats, employeurs, État) mises en place dans les années 1990 sous l’influence du Bureau international du travail (BIT) n’ayant débouché que sur un « corporatisme illusoire ». La fréquence des « salaires par enveloppes » et le secret des salaires constituent une barrière à des négociations salariales formelles.

Amélie Bonnet, qui analyse le rôle des fonds structurels en Pologne, relève la transformation des formes d’emploi intervenue dans toute la région dans les années 1990, avec les formes atypiques (contrats à durée déterminée, auto-emploi, travail posté) souvent associées à de dures conditions (en termes de durée du travail), des bas salaires, des heures supplémentaires non payées.

Csaba Mako et Miklos Illessy caractérisent le « capitalisme segmenté » hongrois comme divisé en quatre sections, dont les marchés ont des extensions différentes : le secteur hongrois des services personnels, au niveau régional et local, le secteur hongrois des services aux entreprises et le secteur hongrois manufacturier, principalement présents à l’échelle nationale, et le secteur des firmes étrangères, les seules à être à dominante de moyennes et grandes entreprises et à être tournées surtout vers les marchés internationaux.

Dans les « économies fondées sur les envois de fonds (remittances)» des émigrés, étudiées par Eugenia Markova, la dépendance apparaît dans le poids des envois de fonds dans le PNB : en 2014, 26 % en Moldavie, 11 % en Bosnie-Herzégovine, 9 % en Albanie.

La notion de « capitalismes dépendants », initialement introduite par King (2007) et Nölke et Vliegenthart (2009) apparaît relativement complexe dans plusieurs contributions. D’un côté, l’importance des investissements étrangers dans les secteurs essentiels de ces économies et leur soumission aux décisions de grandes multinationales concernant l’emploi, le financement, le développement technologique, conforte la perspective de capitalismes européens périphériques. D’un autre côté, si l’impact des conceptions néolibérales concernant le travail et l’emploi a été particulièrement marqué dans le secteur du capitalisme domestique, les multinationales des industries manufacturières ont été davantage enclines à trouver des compromis avec les travailleurs locaux, concédant par exemple aux syndicats un espace d’activité plus important. Ainsi, dans l’industrie automobile, « les relations d’emploi ne se sont pas développées à partir d’un transfert d’un modèle extérieur, mais ont résulté de l’interaction complexe entre les conceptions et les objectifs de différents acteurs provenant de contextes institutionnels divers » ( Jan Drahokoupil et Martin Myant).

Martin Myant souligne particulièrement ce rôle ambigu des multinationales : tout en étant les principaux vecteurs de dépendance économique, elles ont permis aux syndicats de conserver une certaine influence. En République tchèque, elles ont contribué à limiter la vague néolibérale portée par les capitalistes nationaux ; cela a participé au maintien relatif, observé par Bohle et Greskovits (2012), d’un certain niveau de protection sociale dans les pays d’Europe centrale, en comparaison des pays baltes, davantage orientés vers le marché sans restriction.

Pour Petya Ilieva-Trichkova et Pepka Boyadjieva, le développement de l’enseignement supérieur, conditionné par le processus de Bologne et par les programmes européens (ainsi que par les normes de l’UE, comme l’objectif de 40 % de la population des 30-34 ans ayant achevé des études de 3ecycle pour 2020) s’est sans doute traduit par un passage d’un système élitiste à un enseignement de masse ; l’employabilité des diplômés reste cependant très variable dans les différents pays, car elle est liée aux configurations institutionnelles nationales qui demeurent très diverses.

Ilona Hunek et John Geary étudient le cas de la filiale polonaise d’une banque allemande. Ils concluent que les managers, qui détiennent une connaissance approfondie du contexte économique local, ont gagné une autonomie certaine vis-à-vis de la direction et des règles allemandes dans leur politique d’emploi et leur gestion des ressources humaines.

Selon les coordinateurs de l’ouvrage, Violaine Delteil et Vassil Kirov, ces pays ont constitué dans la durée « des laboratoires en vue d’un modèle rénové de relations professionnelles, qui soit davantage compatible avec la globalisation néolibérale ». Et le caractère périphérique ou semi-périphérique (voire « discordant ») de leur intégration dans les marchés européens et mondiaux a largement atténué voire inhibé le processus de convergence attendu dans la sphère du travail et de l’emploi.

L’ouvrage est une véritable contribution à l’analyse comparative de la transformation et de l’européanisation des économies d’Europe médiane. L’analyse du paradoxe des entreprises multinationales européennes (à la différence des asiatiques), vecteurs de la dépendance mais aussi promotrices de relations professionnelles relativement plus avancées, est particulièrement originale.

Références

  • Bohle, Dorothee & Greskovits, Bela (2012), Capitalist Diversity on Europe’s Periphery, Cornell University Press. [OpenURL Query Data]  [Google Scholar]
  • King, Lawrence (2007), « Central European Capitalism in Comparative Perspective », in Hancke, B., Rhodes, M. & Thatcher, M. (dir.), Beyond Varieties of Capitalism. Conflict, Contradiction and Complementarities in the European Economy, Oxford University Press. [OpenURL Query Data]  [Google Scholar]
  • Nölke, Andreas & Vliegenthart, Arjan (2009), « Enlarging the Varieties of Capitalism: The Emergence of Dependent Market Economies in East Central Europe », World Politics, vol. 61, n° 4, invalid month, p. 600-702. [OpenURL Query Data]  [Google Scholar]